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Pour se prendre bien au sérieux. En guise d’introduction

Adrien Savard-Arseneault, directeur du dossier


Bienvenue, lecteurs, lectrices, lectaires, lecteurices et/ou toute personne dotée de la capacité de lecture !

En premier lieu, nous saluons bien bas votre ardeur. Les introductions de numéros de revue ne sont pas des textes aisés ou toujours plaisants à lire. Si vous n’avez pas l’intention, le courage ou l’envie, humble lectaire, de parcourir un à un, dans l’ordre ou dans le désordre, les articles de ce dossier de la revue Fémur, qui pourrait vous en vouloir ? Vous trouverez ci-bas un utile panorama vous renseignant sur ces articles ainsi qu’un résumé de chacun, afin que vous puissiez rapidement cerner ceux qui risquent de vous intéresser.

Nous espérons vivement que vous trouverez ici ce que vous êtes venu·e chercher.

Qu’est-ce qu’il y a dans la boîte à surprises ?

Qui dit « jeu » et « littérature » dans une même phrase dit aussi, bien évidemment, Marc-Antoine K. Phaneuf. Téméraire cobaye d’un format d’entrevue un peu tordu, Phaneuf révèle en exclusivité à Fémur son jour de la semaine le moins préféré, la sorte de céréales à déjeuner qui le représente le mieux, et ce qu’il communiquera aux dirigeant·e·s du monde au moment où il sera inévitablement invité à une assemblée générale de l’ONU.

Par ailleurs, qui a dit que le jeu ne pouvait se glisser jusqu’à la Société des Nations ? Certainement pas Albert Cohen. Dans son article La pratique du déguisement dans le cycle romanesque Solal et les Solal d’Albert Cohen, Madeleine Têtu met au jour un ludisme inattendu : le jeu, ici, est vestimentaire. Dans son article, Têtu démontre comment les personnages des Valeureux oscillent entre la parodie carnavalesque du monde duquel ils sont issus et le décorum sérieux qui est de mise dans l’univers au sein duquel ils évoluent. L’autrice explique en outre que, en se conformant aux codes vestimentaire ou en déjouant ceux-ci, les amants cohéniens font de même avec les idéaux propre aux milieux dans lesquels iels circulent. Ni l’amour, ni la mort, ni la famille, ni la politique n’échappe à ces jeux où le vêtement recouvre autant qu’il dévoile. Sur ce, « [a]llons mettre notre chapeau secret tibétain »!

Le chapeau que coiffent Audrey Grandchamp et Pénélope Séguin-Mathieu dans leur essai à quatre mains est plutôt celui du géologue. C’est à partir d’une expérience d’écriture, d’édition et de production d’un zine de poésie intitulé Écart(s), que se développe leur texte, Pour une poésie minérale. Collisions discursives en contexte de création d’un fanzine. En réinvestissant des productions scientifiques à des fins de création littéraire, Grandchamp et Séguin-Mathieu reviennent sur leur processus de subversion du micro-genre du science zine. Le chemin est ainsi ouvert de la porosité des sols à la porosité disciplinaire. Plutôt qu’un outil de vulgarisation du discours scientifique, le zine devient un geste explorant les intersections possibles entre la littérature marginale et les sciences de la Terre. Pour plus d’information, vous pouvez contacter l’Ordre des Géologues du Québec (par téléphone au 514 278-6220 ou par courrier postal, au 1200 avenue McGill College, Bureau 1500, Montréal (QC), Canada, H3B 4G7), bien que nous ne recommandions pas particulièrement cette démarche.

À la surprise générale, ce n’est pas un géologue, mais bien un auteur qui a particulièrement inspiré la réflexion sur le jeu. Dans ce numéro, l’œuvre audacieuse de l’argentin Julio Cortázar fait l’objet de non pas une, mais deux réflexions et demie à partir d’autant d’angles différents.

Dans Cortázar et les laboratoires du ludique. Le jeu comme (é)changeur de monde(s), Sebastian Demolder se concentre sur deux nouvelles de l’écrivain, « La lointaine » et « L’autre ciel ». Analysant minutieusement la manière dont le jeu fait surface dans ces textes, Demolder présente ce dispositif comme une manière de créer un univers à part, une copie du nôtre, en quelque sorte, au sein duquel les règles de la réalité sont différentes. Ce changement de régime, entre une « réalité » aux limites que l’on connaît bien et un « laboratoire » où tout est possible, se déploie sur les œuvres (Cortázar joue avec ses personnages), mais aussi dans celles-ci (les personnages créent des « laboratoires » pour eux-mêmes). C’est cette mise en abyme du jeu à plusieurs niveaux, avec ses secrets et ses dangers, qui intéresse finalement Demolder.

Ingrid Martin, pour sa part, place l’œuvre-phare de Cortázar, Rayuela, dans un dialogue kaléïdoscopique avec des interlocuteurs plus ou moins distants, soit Les Faux-Monnayeurs d’André Gide et le film interactif Bandersnatch, un opus de la série Black Mirror diffusée sur la plateforme de visionnement en continu Netflix. Martin démontre qu’en dépit de leur distance temporelle, linguistique, géographique et médiatique, les trois œuvres partagent une posture transgressive dans leur relation avec l’auditoire. Par leur nature à tout le moins engageante, sinon carrément participative, elles contribuent à « renégoci[er] » l’acte de lecture, d’après la théorie du « pacte ludique » de Maxime Plamondon.

Sur ce compte de deux, nous ajoutons la demie – non pas qu’il s’agisse d’une demi-réflexion, bien au contraire, mais plutôt qu’elle porte tout au plus à moitié sur Cortázar. En effet, c’est le dialogue outre-altantique entre l’Oulipo – l’Ouvroir de littérature potentielle – et les héritiers de Cortázar qui intéresse Léa De Narkevitch dans L’Oulipo et ses jeux (d’influence ?) dans la littérature argentine contemporaine. En examinant quelques œuvres des auteurs argentins Eduardo Berti et Pablo Katchadjian, De Narkevitch retrace les influences de l’Oulipo qui ont pris racine sur le continent américain. Des 47 réécritures de la chanson Por réalisées par Berti à une version d’El Aleph de José Luis Borges « boursouflée » par Katchadjian, l’autrice explore l’ancrage de ces démarches créatives ludiques dans le contexte historique, culturel et identitaire de l’Argentine d’aujourd’hui.

Oulipo mis à part, quoi de plus ludique que la lecture de Roland Barthes ? « Beaucoup de choses », vous répondront sans doute quelques-un·e·s de ses lectaires. Heureusement pour nous, Julien Lefebvre-Bier n’est pas de ce nombre. Dans son article L’incertitude d’une pratique. La notion de jeu dans l’œuvre de Roland Barthes, Lefebvre-Bier déplie les manières dont l’illustre critique met en place des dispositifs ludiques à la fois dans le texte et sur celui-ci, allant jusqu’à jouer avec la langue même, selon des modalités à la fois libres et précises. En cela, le jeu est intrinsèque à l’ethos de l’écrivant autant qu’il peut participer à la posture de réception de l’œuvre.

Pour tout dire, il y a rarement de quoi rire dans le monde ténébreux et perplexant de la critique littéraire. Après tout, qui voudrait verser sueur, sang et larmes à lire des livres pendant que d’autres formes de divertissement plus attrayantes se déroulent dans la pièce d’à côté ? N’ayez crainte ! S’il s’agit d’une partie du jeu de rôle THE ZONE, il y a, là aussi, larmes, sueur et sang à profusion – dans la mesure où ces concepts se retrouvent dans l’« encyclopédie architextuelle » collective des jouaires. Dans son essai, Audrée Lapointe s’intéresse aux mécanismes singuliers de ce jeu où « qui perd gagne » et à la manière dont ils s’apparentent à une forme de création littéraire collaborative. Lapointe nous apprend que les âmes téméraires qui s’aventurent dans la titulaire Zone n’ont rien à envier aux critiques littéraires : dans les deux cas, de terribles et incontrôlables mutations nous mèneront à notre mort.

À moins, cela dit, que l’on s’entende avec le·la maître·sse de jeu. Dans Jeux de transgression au service de la narration, Fabien Ronco prend l’exemple de la web-série Critical Role afin d’illustrer les différents niveaux de jeu – et, par le fait même, de transgression – inhérents à la pratique des jeux de rôle. En se penchant sur quelques épisodes tirés de cette série, où des comédien·ne·s de doublage professionnel·le·s prennent part à des campagnes de Donjons & Dragons d’une durée de plusieurs centaines d’heures, Ronco illustre les multiples niveaux de cette pratique. Il théorise sur la manière dont ces strates ludiques participent à enrichir les interactions entre jouaires, lesquelles composent la pierre angulaire des campagnes. Ce faisant, il expose aussi les manières dont la transgression et la triche constituent des mécaniques importantes du jeu : pour raconter une bonne histoire, il est important de connaître les règles autant que de savoir quand les ignorer.

***

Vous avez désormais entendu le plus important et le plus susceptible de vous intéresser au sujet de ce dossier : nous voilà donc seul, et toutes les digressions sont à présent permises. À vous qui lisez encore, pas de panique : elles seront brèves.

À l’origine de ce dossier se trouve une curiosité sincère, faute de recherches personnellement menées sur le sujet. Vivement intéressé mais non spécialiste des motifs du divertissement, du jeu et de la transgression en littérature, nous étions intrigué de ce qu’on aurait à nous en dire. Désireux de laisser tomber les guises sérieuses et professionnelles de la recherche, d’abandonner un bref instant le décorum, nous avons lancé cet appel.

Après tout, qu’est-ce que la littérature, sinon un divertissement ? Qu’est-ce que le divertissement, sinon un jeu ? En déployant dans un univers fermé des règles transgressives, le jeu permet de suspendre un instant le réel pour mieux le reconfigurer. Au terme de ce dossier, nous voilà le cerveau et le cœur plein de configurations de toutes sortes.

Avant de partir, le « nous » de la royauté, qui rédige seul cette introduction depuis le tout début, adresse donc ses remerciements à quelques « vous » en les personnes de Julie Fradette, pour l’inspiration ; Benjamin Forget, vaillant consultant et ex-codirecteur à jamais dans nos cœurs ; Joël Martel pour la tentative (elle est appréciée) ; Anne Archet pour la visibilité ; toustes ceulles qui ont soumis des propositions d’article pour ce numéro ; les passagères, conductrices et mécaniciennes de la Fémurmobile, Gabrielle Flipot Meunier et Florence Brassard ; et toute l’équipe de la revue, sans qui ce numéro n’existerait pas (ou serait nettement moins bien réussi).

Bonne lecture !

Bibliographie

Congé de bibliographie pour aujourd’hui


Titulaire d’une maîtrise en littérature médiévale et formé en bibliothéconomie et sciences de l’information, Adrien Savard-Arseneault est co-rédacteur en chef de la présente revue et amateur de potage au maïs, entre autres choses. Quand il était petit, il voulait être camionneur. Il aimerait bien avoir plus de temps pour s’amuser.

 

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