Martyna Kander et Astrid Novat, directrices du dossier
Est-ce que la mort est un tabou ? La quantité d’articles soumis pour ce dossier thématique ainsi que la qualité de ceux-ci nous indiquent, peut-être, qu’une nouvelle phase culturelle s’ouvre, car l’envie d’en parler – et de laisser la littérature en parler – ne manque pas. Heureux donc le tabou qui permet une telle richesse de réflexions et de dialogues !
Comme un trou noir, la mort a un effet ravageur sur le groupe qui y fait face : celleux qui restent risquent d’être absorbé·e·s par le vide. Historiquement, les humains ont créé des rites pour séparer la « bonne » mort de la « mauvaise » et, ainsi, se protéger : à cela servait le célèbre guide Ars Moriendi au Moyen-Âge, qui a eu un énorme succès. Pour que la mort ne soit pas à craindre, il faut s’y préparer : car dans les derniers moments, l’âme de la personne mourante est disputée entre anges et démons. La chrétienté se dote d’éditions illustrées, de liturgies, de poésies pour enfants : le memento mori est un rappel et une méditation, la devise de la société occidentale entière.
Ainsi, les présences qui défient la mort, telles que fantômes, esprits, invisibles, revenants, sembleraient être un résultat de la « mauvaise » mort. Au Ier siècle è.c., Pline le Jeune témoigne d’un fantôme à Athènes qui se plaint du fait que, mourant, il a été privé de sépulture. Mal mourir équivaut à devenir un·e damné·e, soit par une errance et intranquillité éternelles, soit par l’entremise des entités infernales.
Par l’écriture, rituel que chaque artiste peut façonner à sa nécessité, la mort est apprivoisée, humanisée, elle acquiert un visage moins imperscrutable bien qu’elle ne puisse pas se soustraire à son rôle impitoyable – suffit d’évoquer ici le personnage de Mort dans les romans de Terry Pratchett. Il parle en petites capitales et sans guillemets, il aime particulièrement les chats et le curry et il est fasciné par l’humanité, ce qui le rend un personnage féroce et tendre en parties égales. La mort de l’auteur en 2015 a été annoncée par Mort lui-même sur le profil Twitter de l’écrivain : “At last, sir terry, we must walk together1“. Son aventure terrestre a été marquée par un « The end2. » dans un tweet successif, lui permettant l’entrée dans l’immortalité. Est-ce que ce n’est pas le but de toustes les artistes ?
Habités par une porosité particulière, les textes littéraires abordant la mort entretiennent un rapport plus proche et plus éloigné en même temps du domaine du réel. Ils veulent traverser les ponts vers la réalité dans les imaginaires pour les modifier, tisser de nouveaux liens, broder autour de ce vide insoutenable que la mort creuse en nous. Ils nous montrent comment penser la mort pour repenser le vivant dans sa totalité.
Ce deuxième volet du numéro 8 de Fémur se termine par un entretien avec Nadia Chonville, écrivaine, professeure, féministe militante martiniquaise qui a publié son dernier roman, Mon cœur bat vite, aux éditions Mémoire d’encrier. Dans ce récit, à côté des deux protagonistes, Kim et Édith, c’est la lignée féminine des disparues qui agit sur l’histoire. Les Souffles ont énormément à dire, et leur présence accompagne les vivant·es, les soutient ou les fait chavirer dans la vengeance.
Chonville nous rappelle qu’aux Antilles – et dans les Caraïbes – non seulement la mort n’est pas un tabou, mais les rites funéraires sont célébrés autant dans la société que dans la littérature. Au contraire de ce qui se passe dans la culture occidentale chrétienne, le dernier souffle n’est pas central, mais l’accent est mis sur ce qui se passe après : la veillée, qui prend place dans et autour de la maison de la personne disparue, l’accompagnement au cimetière, l’entretien du rapport avec la permanence donnée par le changement d’état causé par la mort. Un entretien riche et personnel, l’expérience et la poétique d’une nouvelle voix importante de la Martinique.
Art de mourir et art d’écrire le dernier respire sont au cœur de la réflexion de Guilhem Pousson, qui nous ramène à penser le « bien mourir » : les rites – mots, gestes, savoirs, situations, comportements – ne sont pas juste de l’ordre du symbolique, mais agissent sur les personnages et façonnent la réalité. L’auteur suit l’évolution de la poétique de l’agonie de L. N. Tolstoï dans Trois morts, Guerre et paix, Anna Karénine et dans La mort d’Ivan Illitch, de l’idéal guerrier et héroïque du soldat à la mort civile dans les différentes classes sociales russes.
Le XIXe siècle est certainement le siècle des fantômes tout comme À Rebours est le roman de la Décadence. Antoine Vuillin interroge la volonté paradoxale de vouloir mourir pour pouvoir vivre du personnage de Huysmans, Des Esseintes, faisant de « la mort la condition de la vie3 ». En assouplissant progressivement la frontière entre vie et mort dans son roman, l’auteur est obligé de choisir « entre la bouche d’un pistolet ou les pieds de la croix », selon le commentaire de Barbey d’Aurevilly.
La tension entre oubli et mémoire est au centre de la Ballade d’Iza de Magda Szabó. Julie Minas fait ressortir deux façons opposées de vivre le deuil, symptomatiques de deux conceptions du monde différentes. Entre un monde qui savait vivre avec la mort et un monde qui doit en faire l’apprentissage dans la solitude, à chaque deuil.Entre un monde qui savait vivre avec la mort et un monde qui doit en faire l’apprentissage dans la solitude, à chaque deuil. Tandis que les rituels de mort changent de main – ce qui était du domaine du religieux devient responsabilité civile, étatique et laïque – la mort déchire et ébranle, explose au sein de l’individualisme nourri par une scientificité quelque peu superficielle, qui nie tout ce qui n’est pas tangible.
Au cours du XXe siècle, nombre d’artistes confronté·e·s à la mort répondent par la création. C’est le cas de Joan Didion (L’année de la pensée magique), d’Hélène Cixous, de Philippe Forest mais aussi de Sophie Calle. Ophélie Proulx-Giraldeau étudie la démarche de l’écrivaine-photographe qui se déploie à partir de l’absence. La lecture de l’autrice met en lumière les mécanismes de miroirs changeants entre Disparitions, Des histoires vraies et Que faites-vous de vos morts ? qui recyclent les mêmes épisodes laissant la vie se glisser dans chaque reprise imprécise.
Nicolas Bernier-Wong nous parle à partir des ruines postapocalyptiques : une fois que la mort investit les sociétés, les humains et les paysages, comment survivre ? Comment tisser des liens avec l’omniprésence de thanatos ? En traversant Terminus radieux d’Antoine Volodine, l’auteur suggère que la poésie, l’écriture, l’art ont un pouvoir chamanique sur les mort·e·s. Ce n’est qu’en regardant la mort, en pensant la mort, en créant des rituels autour d’elle, que l’humanité arrive à tisser la vie et à l’imprimer dans ses histoires. Histoires qui, dans leur diversité, « participent à l’intelligence de l’humain » – parole de Nadia Chonville.
Bibliographie
JANKÉLÉVITCH, Vladimir, La Mort, Paris, Flammarion, 2017, (« Champs – essais »).
