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Introduction

Martyna Kander et Astrid Novat, directrices du dossier

Revue Fémur
2563-6812
Revue Fémur

Accident, suicide, meurtre, sortilège, cela demeure sans importance pour ma voix qui respire encore, inquiète, craignant de pires disparitions et perpétuant sa propre torture dans une nuit permanente. Certaines morts sont des phénomènes strictement privés, d’autres morts relèvent de l’évènement social. La mienne flotte entre le passif et l’actif1.

C’est de cette manière que le protagoniste du Tombeau de Claude Gauvreau évoque le phénomène que constitue sa propre disparition. Il est ici intéressant de noter que c’est moins sur les circonstances de cette dernière qu’il semble insister que sur l’inscription de la mort dans nos sociétés. Bien que la mort soit encore un sujet tabou dans une grande partie des cultures modernes2, elle constitue néanmoins un motif littéraire récurrent. Sa figuration soulève divers enjeux éthiques et symboliques, ses modalités de représentation évoluent en fonction des cultures, des périodes ou encore des genres littéraires. Cependant, il s’agit peut-être moins de s’interroger sur sa seule figuration que de l’envisager comme un motif à l’aune duquel il serait possible de porter un regard neuf sur notre expérience de la vie en société, notamment à travers la question des rites funéraires.

La pandémie de Covid-19 n’est pas encore entièrement confinée à la mémoire. La plupart des populations du monde ont connu la douleur et l’égarement de ne pas pouvoir accompagner leurs mourant.e.s jusqu’au dernier seuil : les rites de la mort ont été souvent interdits pour des raisons de santé publique. Laïques ou religieux, ces rites aident à contourner le vide, à lui donner un sens et à faire en sorte que la vie l’emporte3. Nécessaires pour donner une place tant aux vivant.e.s qu’aux mort.e.s, ils sont repensés en rendant à ces dernier.e.s une agentivité qui leur est souvent niée4, car ce sont les vivant.e.s qui s’occupent des dépouilles, c’est-à-dire du corps mort. Pourtant, toute culture considère ce corps mort comme étant important et bâtit autour de lui des traditions culturelles, étudiées par exemple par Thomas Laqueur dans Le travail des morts.

La mort a longtemps été encadrée par des rituels bien définis, offrant un cadre organisé où, à la manière d’une pièce de théâtre, chaque acteur.ice trouvait sa place. Cette structure coordonnait l’ensemble du processus. Lorsque la mort approchait, chacun connaissait le rôle qui lui était attribué. Ainsi, dans un scénario préétabli, la famille accompagnait la personne en fin de vie, le voisinage lui rendait visite. Certains rendaient la nouvelle publique, d’autres prenaient en charge les tâches nécessaires. À cette conception du rite funéraire s’est imposé progressivement, comme le postule Damien Le Guay,

un nouvel idéal, l’idéal moderne : mourir sans s’en rendre compte, faire disparaître la mort et le mort du champ social. Cet idéal d’une mort inconsciente est celui d’une mort sans inscription sociale, qui ne perturbe pas la société, les individus. Dès lors le mourant n’est pas accompagné par la communauté et les rites d’antan5.

Or ce constat alarmiste doit toutefois être nuancé. Si l’« intimisation6 » de la mort peut laisser croire que celle-ci tend à s’effacer de nos sociétés, l’« intimisation » de la mort n’équivaut en rien à sa privatisation ou à sa désocialisation7. Elle est plutôt l’expression et la reconnaissance nouvelle d’une subjectivité que la négation d’un lien social qui aurait pour conséquence « la solitude des mourants8 ». Comme le souligne Déchaux, « [l]a différence est de taille, car si la solitude nie le lien social et évoque la claustration, la subjectivité quant à elle peut être à l’origine d’une autre forme du lien social, fondée sur l’affinité et l’accord des subjectivités ». L’avènement de la subjectivité en tant que valeur favorise l’essor d’un nouveau concept de la « bonne mort », soutenu de manière active par les partisan.e.s de l’accompagnement des mourant.e.s. Ce modèle tend à se répandre de manière étendue dans la société, exigeant désormais un lien authentique et sincère avec soi-même pour faire face à la fin de la vie. On observe une situation similaire en ce qui concerne les cérémonies funéraires. Le protocole rituel est de plus en plus critiqué comme une formalité dépourvue de sens et hypocrite, ne reflétant en rien la véritable intensité des émotions ressenties9. Il n’est donc plus question de « reconduire une formule instituée, mais de concevoir une cérémonie sur mesure comme quelque chose d’unique et d’authentique10 ». Au rite, présupposant la reconduction d’un ordre du monde11 et la continuité, s’oppose dès lors la cérémonie qui se comprend quant à elle comme une expérience partagée.

Il ne s’agit plus de reconduire un ordre du monde, mais de reconnaître socialement une expérience perçue comme éminemment subjective, bref de célébrer un entre-soi qui repose sur des liens affinitaires et électifs. Le groupe des célébrants n’est plus de même nature : le réseau des proches remplace la lignée12.

On comprend dès lors pour quelles raisons les récits portant sur la mort deviennent le lieu privilégié de la dénonciation de systèmes socio-politiques ou idéologiques. Il ne s’agit plus uniquement de mettre en lumière la violence des circonstances qui entourent la mort, comme le ferait par exemple l’Histoire, mais de tracer de nouvelles lignes de partage en se réappropriant certains discours dominants de manière à revendiquer des formes de socialité alternatives. Ainsi, c’est toute une conception éthique qui se dessine en filigrane de ces récits qui n’ont plus seulement pour vocation d’aborder la mort comme une simple réalité biologique, mais comme un phénomène social aux ramifications complexes. Cette conception éthique doit donc également nous permettre de nous interroger sur la prise en charge de la mort et de nos mort.e.s par la mémoire collective, c’est-à-dire sur la manière dont notre façon d’aborder le deuil participe à la construction de la définition de notre identité de groupe.

Si la mort est un topos récurrent et persistant de la littérature, c’est peut-être justement parce que l’écriture permet de se la réapproprier, d’approcher le vide ontologique que constitue la disparition ultime, lui permet de faire sens pour les vivants, de mieux l’appréhender, et ce, en dépit de l’effacement progressif des rituels mortuaires dans leur conception traditionnelle. Ce double numéro invite à penser la littérature et les arts comme des outils heuristiques favorisant la réflexion à propos des rites et rituels liés à la mort dans la mesure où ces derniers impliquent des symboles, des lieux, des temps ou encore des acteurs spécifiques, mais aussi car ils sont des manifestations privées ou publiques d’attitudes face à la mort.

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À ce déni de la mort dans nos sociétés modernes s’oppose paradoxalement ce que Gorer appelle une « pornographie de la mort13 », c’est-à-dire une image fantasmée et surreprésentée de la mort violente. Dans un article portant sur Lord of the Flies de Wiliam Golding, Mohamed El Jarari et Salaheddine Belarbi se demandent ainsi dans quelle mesure les représentations de la mort sont plus nourries par un imaginaire s’appuyant sur des craintes et des angoisses que sur des images réelles. Selon eux, le roman de Golding mettrait justement de l’avant cette dichotomie. Ils s’attèlent donc à montrer de quelle manière la mort, en dépit de ces angoisses, tend paradoxalement à devenir un objet de fascination pour les protagonistes.

Dans son article portant sur les Sagas islandaises, Grégoire Bréchignac propose une réflexion sur cet imaginaire fantasmé de la mort violente en choisissant d’interroger l’appréhension vieux-norroise de la finitude. En analysant de nombreux textes tels que la Saga d’Oddr aux flèches ou encore la Saga de Njáll le brûlé, l’auteur porte un regard critique sur la figure du viking barbare, très largement popularisée par Robert E. Howard. Il s’agit moins de s’appuyer sur l’histoire des représentations que de mettre en lumière une conception éthique de la mort spécifique à la littérature vieux-norroise.

Paola Ghinelli aborde dans son article la question de l’intégration de la mort au sein des sociétés contemporaines en s’appuyant sur l’œuvre et les déclarations publiques de Michela Murgia à propos de l’aide médicale à mourir. La mise à distance de la mort dans nos sociétés contemporaines serait, pour Murgia, symptomatique d’une perte de cohésion sociale. Ghinelli montre donc de quelle manière l’auteure, en s’appuyant sur la figure de l’accabadora, envisage la notion de réseau relationnel comme nouveau modèle social permettant de réintégrer la mort à la vie.

L’article d’Aymeric Dorier rend quant à lui compte d’une lecture critique des rites funéraires et d’une quête de sens dans les rites non funéraires dans Chambres séparées de Pier Vittorio Tondelli. Dorier met de l’avant la manière dont le narrateur ne semble pas pouvoir achever son deuil en raison de l’incapacité de la communauté à suggérer une pratique ritualisée et collective adaptée à sa situation. En se heurtant à l’inaptitude des institutions à encadrer l’expérience de son deuil, il est ainsi poussé à se tourner vers d’autres formes de rites. Dorier montre que c’est peut-être moins le rite funéraire que le rite célébrant la vie qui permet au narrateur de se voir réintégré à un projet collectif et, par conséquent, de pouvoir enfin exister pour lui-même.

Dans son article traitant des Sept solitudes de Lorsa Lopez de Sony Labou Tansi, Madeleine Savart s’interroge sur la façon dont la fiction romanesque permet la prise en charge de la complexité mémorielle de l’espace postcolonial. Si l’Histoire échoue à embrasser cette dernière, elle annihile par la même occasion toute possibilité de rendre hommage aux mort.e.s. Savart s’attèle donc à montrer de quelle manière la narration rend possible l’émergence d’une mémoire transculturelle dynamique permettant de contrer un immobilisme temporel empêchant toute forme de deuil. La littérature deviendrait ainsi une « force contre-discursive, à même de prendre en charge les mémoires que les Histoires officielles passent sous silence ».

Le premier volet de ce double numéro se clôt par un entretien avec Sonia Bolduc, dont le premier recueil poétique Quand tu mourras vient de paraître aux éditions Hurlantes éditrices en septembre 2023. Elle y aborde la genèse de l’écriture du recueil, le lien entre l’imaginaire de la mort et le désir de vie, mais également la nécessité de créer un espace propice à l’échange et de repenser la mort à la lumière de nos relations avec nos défunt.e.s.

Bibliographie

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  1. Thierry Dimanche, Tombeau de Claude Gauvreau, Montréal, Leméac, 2022, (« La petite blanche »), p. 9.↩︎

  2. Philippe Ariès, Essais sur l’histoire de la mort en Occident. Du Moyen Âge à nos jours, Paris, Éditions du Seuil, 1975.↩︎

  3. Louis-Vincent Thomas, Anthropologie de la mort, Paris, Payot, 1975, (« Bibliothèque scientifique »).↩︎

  4. Vinciane Despret, Au bonheur des morts. Récits de ceux qui restent, Paris, La Découverte, 2015, (« Les empêcheurs de penser en rond »).↩︎

  5. Damien Le Guay, « Représentation actuelle de la mort dans nos sociétés : les différents moyens de l’occulter », Études sur la mort, Vol. 134 / 2, 2008, p. 115‑123.↩︎

  6. Jean-Hugues Déchaux, « La mort dans les sociétés modernes : la thèse de Norbert Elias à l’épreuve », L’Année sociologique, Vol. 51 / 1, 2001, p. 161‑183.↩︎

  7. Tony Walter, The Revival of Death, London et New York, Routledge, 1994.↩︎

  8. Norbert Elias, La solitude des mourants, Trad. Sibylle Muller et Claire Nancy, Paris, Christian Bourgois, 1998 [1982], (« Détroits »).↩︎

  9. Jean-Pierre Hiernaux, Florence Vandendorpe et Edmond Legros, « Deux générations face à la mort. Acteurs de recompositions symboliques contemporaines », Recherches sociologiques, Vol. 31 / 1, 2000, p. 111‑122.↩︎

  10. Jean-Hugues Déchaux, op. cit.↩︎

  11. Jean Cuisenier, « Cérémonial ou rituel ? », Ethnologie française, Vol. 28 / 1, 1998, p. 10‑19.↩︎

  12. Jean-Hugues Déchaux, op. cit.↩︎

  13. Geoffrey Gorer, Hélène Allouch et Michel Vovelle, Ni pleurs ni couronnes précédé de Pornographie de la mort, Paris, E.P.E.L., 1995, (« École lacanienne de psychanalyse »).↩︎


Martyna Kander est doctorante en littérature-création à l’Université de Montréal (Québec). Sa thèse essaie de répondre à la question : « Comment vivre avec nos mort.e.s ? » par l’exploration de la poétique du réalisme magique, des liens entre croyance et création littéraire, de l’écolittérature et de l’écoféminisme de la Caraïbe. Elle s’intéresse également à l’impact de l’héritage colonial – tout comme de l’influence néocoloniale – sur la vie des personnes LGBTQA+ et de leurs représentations littéraires dans les œuvres caribéennes.

Astrid Novat est chargée de cours au Département des littératures de langue française de l’Université de Montréal après avoir été coordinatrice du pôle Canada de l’Institut des Amériques de 2020 à 2023. Elle rédige actuellement une thèse intitulée « Guérir le chœur brisé : l’individu et la communauté à l’étude dans l’œuvre dramatique de Claude Gauvreau » sous la direction de Guillaume Bridet (Université de Bourgogne) et de Jean-Marc Larrue (Université de Montréal). Ses recherches portent sur les innovations médiatiques du théâtre d’avant-garde, les dispositifs choraux et le dialogisme en traduction. Activement engagée en faveur de la promotion des études canadiennes, elle a été élue représentante des doctorants de l’Association française d’études canadiennes (AFEC) et est porte-parole des jeunes canadianistes français au sein du International Network of Emerging Scholars in Canadian Studies depuis 2022.

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