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Entretien avec Zviane

Entretien réalisé par Étienne Maillé, directeur du dossier


Née en 1983, Zviane est bédéiste, compositrice, et fait maintenant des films sous le nom de Badminton plus. Elle a étudié la musique classique à l’Université de Montréal avant de se consacrer à la bande dessinée au début des années 2000. Elle a publié plusieurs albums aux éditions Pow Pow (Les deuxièmes, Ping-pong, Football-fantaisie), Mécanique générale (La plus jolie fin du monde), Delcourt (L’osti d’chat, écrit avec Iris), ainsi qu’en autoédition. Dans les dernières années, elle a également fait paraitre en autoédition la revue expérimentale La Jungle. Fémur a mené une partie de cet entretien à l’épicerie, parce que Zviane devait acheter des légumes.

Zviane : J’vais pogner des courgettes !

Fémur (Étienne Maillé) : Tout d’abord, je tiens à te remercier d’avoir accepté notre invitation. Comme tu le sais, le thème du numéro concerne les rapports entre textes et images. J’ai donc envie de commencer avec cette question. Dans ta pratique de BD, dirais-tu que les deux évoluent en parallèle, où est-ce que tu vois des points de rencontre, de friction  ?

Zviane : C’est drôle parce que bizarrement, je fais de la BD, mais pour moi ce qui est vraiment important, c’est le son. Je fais beaucoup mon découpage au son, le rythme est super important pour moi. Je suis pas quelqu’un de très visuel non plus. Je me rappelle pas du visage des gens, je sais pas comment les choses sont faites. Quand je dessine un avion par exemple, je me rappelle pas comment c’est fait. Je passe ma vie sur Google Images. Je suis pas très visuelle, donc en ce qui concerne le rapport texte-image, bizarrement, pour moi, c’est plus un rapport texte son, ou image-son.

Fémur : C’est intéressant aussi !

Zviane : Peut-être que je suis pas un bon sujet pour toi !

Fémur : J’avoue que je ne suis pas trop surpris par ta réponse non plus, depuis Ping-pong, ou dans À l’école, tu réfléchis beaucoup à ce côté « musical » de la BD.

Zviane : As-tu écouté d’autres entrevues, des affaires comme ça  ?

Fémur : Un peu, mais j’ai surtout relu tes textes…

Zviane : Parce que des entrevues, j’en ai faites pas mal, mais je vais pas te répondre la même chose aujourd’hui qu’il y a dix ans.

Fémur : C’est évident, mais ça aussi c’est intéressant.

Zviane : Il y a beaucoup de choses qui ont changé, énormément d’affaires qui ont changé. Je vais prendre des bleuets… Ah, cool ! Y’a a des figues ! Ouin en tout cas, tout ça pour dire que je sais pas si je réponds à ta question, parce que pour moi c’est bof le rapport texte-image, je suis pas tant visuelle.

Fémur : Ça fait un lien vers ma prochaine question. Dans Ping-pong, tu commentes une citation faussement attribuée à Albert Camus, selon laquelle il faudrait faire attention à la manière dont on nomme les choses. En ce sens, comment définirais-tu la bande dessinée  ?

Zviane : Attend, c’est quoi qu’il a pas dit Camus déjà  ?

Fémur : « Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde1. »

Zviane : Ayoye, c’est donc ben dramatique ! « Le malheur du monde »… Anyway, ça, c’est quelque chose qui a peut-être changé. Je te dirais que si tu suis mes BD, il y a de moins en moins de texte dedans.

Fémur : Ça, ou le texte est de moins en moins lisible du premier abord  ?

Zviane : Tu peux le voir comme ça, mais vraiment, il y a de moins en moins de texte. Tsé un mouvement d’épaule en dit souvent plus que du texte. Je me rends compte que la langue est un paravent. Ça cache la vraie nature des choses, tu peux pas vraiment définir quelque chose en le nommant. C’est juste essayer de mettre une petite clôture autour des choses, alors que les choses sont mouvantes.

Fémur : Elles vont déborder cette clôture  ?

Zviane : Elles vont déborder la clôture, mais elles vont aussi bouger dans le temps. Quelque chose que tu nommes d’une certaine façon, dix ans plus tard, tu vas utiliser le même mot, mais ce sera plus le même objet. Tu changes de communauté et ça ne va pas vouloir dire la même chose. Donc définir les choses c’est un peu… je dirai pas inutile, mais c’est pas si important que ça. Faut garder ça en tête.

Fémur : Scott McCloud, en cherchant à définir la BD, retient surtout l’idée de séquentialité. Pour lui, une certaine essence de la BD serait dans la juxtaposition des images.

Zviane : Quand tu commences à définir ce qu’est la BD aussi… mon chum est bon là-dedans, il cherche les limites de la définition des choses. Il peut dire « Selon cette définition-là, est-ce que ça c’est de la BD  ? » Genre, est-ce que des céréales c’est de la soupe  ? Tu vois le genre  ? Une fois, je me rappelle, ça fait longtemps de ça, Pascal Blanchet avait fait une sorte de livre illustré édité chez La Pastèque, pis là il y avait un gros débat, c’est-tu de la BD, c’est-tu pas de la BD, et j’étais comme « On s’en sacre, c’est pas ça qui est important ! »… Même Julie Delporte une fois, on disait qu’elle était pas éligible pour tel prix parce que c’est pas de la BD, ce qu’elle fait. Cochonnerie ! Fait que non, nommer les choses, c’est pas ça qui est important. Mais en même temps, tu peux pas juste dire « Je nomme jamais rien », parce que si tu nommes des choses de plus en plus précises, tu deviens de plus en plus sensible à ces choses. Donc bref je dis tout et son contraire.

Fémur : Je m’attendais pas à moins ! Dernière question sur Ping-pong, ou plutôt sur le titre. Tu te sers de la métaphore du ping-pong pour décrire ce que la musique t’apprend sur la BD, et vice-versa. Tu te demandes dans l’album si la biologie, la programmation, la cuisine, la sculpture n’auraient pas des choses à t’enseigner sur la BD et les autres arts… On voudrait spontanément répondre oui, mais as-tu eu l’occasion de vérifier l’hypothèse  ?

Zviane : Oui, je m’intéresse de plus en plus au cinéma, je fais des films, mais pour moi, le cinéma c’est tellement un croisement entre la musique et la BD que j’ai pas l’impression que c’est nouveau. En fait, oui, c’est un nouvel espace, il y a quelques affaires qui sont nouvelles et que j’avais jamais vues avant, mais c’est pas comme si mettons je jouais au tennis. Ça, ce serait vraiment complètement différent… mais je dirais, une des raisons qui fait qu’aujourd’hui je regarde Ping-pong et ça me tape un peu sur les nerfs, c’est que je l’ai fait à une époque où j’avais un dialogue intérieur intense et incessant. Je pense que ça se voit quand tu le lis. C’est drôle, parce que j’ai écrit Ping-pong à la fin de cette époque-là, parce que peu à peu après, j’ai appris à trouver le silence mental. Je regarde maintenant Ping-pong, et c’est ça qui me revient le plus : je lis ça et je suis comme « mais, ferme ta gueuuuuuule ! »

Fémur : En rétrospective, tu trouves ce genre de réflexion un peu stérile  ?

Zviane : Non, pas du tout, c’est que je me suis rendu compte que… c’est beaucoup plus fertile de se taire. Parce que t’es plus à l’écoute. Si j’entends quelque chose, n’importe quoi, et que tout de suite je suis partie genre « blablabla », pour n’importe quelle mini affaire !… Je n’écoute plus. Alors que si j’arrête de parler, je vais en entendre beaucoup plus. Ping-pong, quand je le regarde aujourd’hui, je me revois en train d’avoir ce monologue intérieur incessant, l’incapacité de taire mon esprit.

Fémur : Il faudrait faire une troisième édition, avec des marges encore plus larges, pour y ajouter de nouveaux commentaires.

Zviane : Non, non, SURTOUT PAS ! Même ça, les ajouts dans les marges dans l’édition chez Pow Pow, je le regarde et je me dis que c’est encore plus ça, le petit hamster qui tourne qui tourne qui tourne ! Tsé, Ping-pong, au début c’était beaucoup plus long que ça. J’avais dix points à traiter, et le livre c’est juste les trois premiers. De temps en temps je me dis que je devrais peut-être traiter des sept points restants dans une suite, parce que plus ça avançait, plus j’allais vers quelque chose de mystique. Et le mystique, c’est vraiment l’inverse du blabla.

Fémur : C’est quelque chose qui guette la plupart des gens qui écrivent des arts poétiques comme ça, c’est un risque.

Zviane : Un risque  ? Je vois pas le mystique comme un risque !

Fémur : Non, bien sûr ! Disons une possibilité !

Zviane : C’est que plus tu vas dans le mystique, selon moi, moins les mots ont rapport. Tu vas moins utiliser les mots pour décrire ce que tu veux dire, en un sens.

Fémur : Ton travail s’est déployé sur une multiplicité de supports : blogue, zines, livres publiés, revue auto-éditée, etc. Qu’est-ce qui vient en premier dans ta démarche  ? Est-ce que le support influence l’œuvre, ou est-ce que l’œuvre dicte la façon dont elle sera diffusée  ?

Zviane : Ça a changé avec les époques, parce qu’au début je m’en sacrais ben raide : je pensais même pas au livre. Je faisais juste une BD, de n’importe quel format, que je proposais à un éditeur et l’éditeur s’arrangeait pour faire la mise en page. Quand j’ai commencé à faire des livres pour Pow Pow… Luc [Bossé], c’était mon coloc, donc la maison d’édition était chez nous ! Luc, il a un amour du livre, il a un amour du bel objet et il me l’a transmis, donc c’est à partir de là que j’ai commencé à me dire, AVANT de commencer à dessiner un livre « bon, le format du livre est comme ça, et j’aimerais ça que les marges soient comme ça, etc. » J’ai donc un peu plus pensé à l’objet livre. Au début c’était juste la mise en page, pas l’objet en tant que tel. C’est au fur à mesure que je me suis mise à faire des autoéditions plus évoluées que j’ai commencé à me poser plus de questions sur le livre, j’ai commencé à essayer plus d’affaires, jusqu’à La Jungle, où là c’est vraiment expérimental. Donc au début je m’en foutais, et puis ça a fini par devenir important, mais je sais pas à quel point ça a un si gros impact sur le contenu.

Fémur : Dans une entrevue pour Libération, tu as dit que tu rêvais de faire un livre avec des fautes d’orthographe, mais c’est loin d’être le seul jeu langagier à l’œuvre dans Football-fantaisie, par exemple. À quel point est-ce que ces jeux entrent en dialogue avec les images  ?

Zviane : Est-ce que les jeux de langage ont une influence sur les images  ? Je sais pas… Ma réponse va être plate, mais je pense pas. Je suis très fan de linguistique : les langages, les langues, les accents, c’est vraiment quelque chose que j’adore, je pense que ça se voit dans Football-fantaisie. J’avais un cours de linguistique au cégep du Vieux-Montréal et j’ai appris l’alphabet phonétique international. J’étais comme « Wow ! quelle affaire cool ! ». J’écrivais tout en alphabet phonétique, parce que c’était comme un code secret, mais en même temps, pour moi ça a tellement plus de sens d’écrire en phonétique qu’autrement. C’est un peu comme les partitions de musique : le système musical occidental, il est vraiment pas précis ! Tsé, une wave, c’est vraiment plus précis qu’une portée avec des notes dessus. En tous cas, tout ça pour dire que la linguistique ça m’a vraiment fait triper, mais c’était plus au niveau de l’histoire qu’il y avait une influence qu’au niveau du dessin. Au niveau du dessin… c’est une bonne colle ça. Ah ! Attends ! Où je vois une influence, pas nécessairement sur le dessin des bonhommes, mais sur l’aspect visuel, c’est dans la typo. J’écris la typo de mes BD à la main, j’insiste vraiment pour écrire tout à la main. Il y a des BD que je vois avec des typos à l’ordi, même quand c’est une typo à l’ordi qui recrée la typo à la main de l’artiste, je trouve ça tout le temps ça un peu off, j’ai l’impression que c’est une machine qui parle. Dans Football-fantaisie, je m’en suis donné à cœur joie. C’est une écriture qui est un peu toute croche, que je peux vraiment jazzer, c’est-à-dire que s’il y a un personnage qui est en colère, tu vas le voir dans la typo. Pis c’est plus que de juste faire la typo plus grosse. J’ai toujours fait ça un peu, mais pas de manière inconsciente, pis là dans Football-Fantaisie, c’était de manière très consciente. En typo, les mots sont écrits sur une ligne imaginaire. La ligne sur laquelle tu écris, elle est pas obligée d’être droite. À l’ordi, c’est toujours sur des lignes droites. À la main, tu as plus de liberté pour remplir l’espace. Il y a aussi quelque chose dans le dessin que j’ai découvert, avec les années, pis je me trouve un peu niaiseuse d’avoir mis tant de temps que ça à le découvrir : le feeling que tu as pendant que tu dessines, ça va paraitre dans ton trait. C’est le cliché de quelqu’un qui, quand il dessine une face triste, va faire une face triste avec sa vraie face, ou froncer les sourcils quand il dessine quelqu’un de fâché. Ben ça marche aussi pour la typo. Quand j’écrivais du dialogue fâché, je faisais la grimace fâchée. Tu le sens dans ton poignet, mais pas juste là, c’est tout ton corps qui participe. Pis quand tu veux écrire quelque chose de doux, tu te mets dans un état d’esprit doux, ton poignet, ton bras, tout ton corps va aller dans la douceur. Quand c’est plus agressif, tout ton corps va être engagé. C’est ça que j’avais pas catché avant.

Fémur : C’est intéressant ! La personne qui fait l’illustration pour le numéro, Benjamin Forget, il fait ce qu’il appelle des empilades. Il écrit des poèmes, et puis il fait « dégringoler » les lettres, c’est plus lisible du tout, puis il « dessine » avec les lettres. En lui demandant l’illustration, j’ai dit « Fais ça, tes lettres deviennent l’illustration ! »

Zviane : Exact ! Je suis biaisée, mais quand on dit « image », je pense au dessin des bonhommes. Sauf que la typo, c’est LE rapport texte-image par excellence, tu dessines pas le texte de la même façon selon que ton personnage est triste ou fâché, par rapport à ce qu’il dit – ben pas à ce qu’il dit, mais à son intention. Dans le fond, c’est l’intonation que je cherche, c’est le ton de voix ! C’est le SON.

Fémur : J’ai déjà dit que tu te réinventes de projet en projet. Si on pense aux Deuxièmes, c’est ta BD la plus frontalement musicale.

Zviane : Moi, je trouve Football-fantaisie plus musical. Il y a peu de références à la musique là-dedans, mais il y a quelque chose de plus… Boom-tsk-ah-boom-tsk-ah ! rythmique. Ça fly, puis, il y a des pauses, puis ça re-fly. C’est une grande forme, donc des fois ça va vite, ça ralentit, ça accélère…

Fémur : C’est l’ampleur du livre qui permettrait de déployer ce rythme  ?

Zviane : Oui, je pense que le fait que ce soit un livre long, ça me permet de jouer avec le rythme des passages. Dans Les deuxièmes, tout est à peu près d’un rythme constant, alors que dans Football-fantaisie, il y a des passes vraiment rapides, des passes lentes, des passes plus contemplatives, des passes qui essoufflent. Pour moi, c’est ça qui est musical !

Fémur : Il y a non seulement le temps du récit, mais le temps de l’histoire aussi est plus long. Les deuxièmes, c’est pas plus qu’une journée.

Zviane : Oui, mais si tu regardes l’histoires des filles [personnages principaux de Football-fantaisie], c’est pas si long non plus. C’est sur deux ou trois jours… mais l’histoire des flashbacks, ça se passe sur des années.

Fémur : On a aussi un carnet de voyage avec Zviane au Japon. C’est du carnet, mais en même temps c’est différent des entrées de blogue…

Zviane : C’est vrai que c’était plus on the spot, que le blogue… Le blogue, c’était quand même on the spot aussi, je racontais des observations, mais plus à propos de ce qui m’arrivait dans ma vie à moi, tandis que dans Zviane au Japon, il est pas question de moi, mais vraiment plus de ce que je vois, ce que j’observe…

Fémur : Est-ce que tu penses au genre avant le sujet  ?

Zviane : Non, mais c’est pas le sujet qui m’impose le genre non plus, c’est plus mon envie du moment. C’est drôle, la semaine dernière j’avais mon premier congé de bébé, mon chum a pris un congé de paternité, et j’étais vraiment à boutte… J’ai des problèmes de santé, j’ai mal au poignet, je me suis cassé une dent, j’ai une prothèse sinon, quand je parle, je zézaie… Il y a plein d’affaires qui se passent, je suis tout le temps fatiguée, je n’ai plus de jus créatif, je suis écœurée… Un moment donné, une nuit que je dormais pas, j’ai découpé, découpé, découpé ! J’ai découpé un livre de 91 pages qui raconte tous mes bobos, depuis la naissance du bébé, tout ce qui s’est passé. Je voulais le raconter de manière fun à lire, quand même… Mais arrivée au moment de dessiner, ça me tentait plus. Donc il s’est rien passé, je l’ai pas dessiné. Je me disais que je pourrais quand même faire quelque chose avec ça, prendre les pages les plus intéressantes et faire de quoi avec… quand je dis « découper », c’est un fichier texte où j’écris ce qu’il va y avoir, case par case. Juste en texte, sans image. J’avais fait quelques croquis disparates avant d’écrire, mais dans mon découpage, les croquis ont pris le bord. Finalement, je vais peut-être pas utiliser ces croquis-là, je vais peut-être illustrer mon propos avec des découpures de circulaires de Canadian Tire ou des pubs d’agents immobiliers au lieu de dessiner. Le texte du découpage m’indique juste le feeling que je veux dans une page, j’aimerais me détacher des croquis de base – parce que les croquis ressemblaient à ce que j’ai fait mille fois, c’était Zviane au Japon encore une fois…

Fémur : Ou plutôt Zviane a des bobos !

Zviane : Zviane a des bobos, oui ! Je suis pas obligée de dessiner pour raconter ça. Je peux prendre des photos, découper dans du carton, aller chercher des peintures de la renaissance sur Archive.org… Ce que j’ai pensé faire, c’est utiliser Stable diffusion. C’est un outil AI pour générer des images, j’ai commencé à gosser là-dessus. C’est un outil que je veux utiliser depuis longtemps, parce que dessiner, c’est LONG, pis des fois ça me tente pas.

Fémur : Une réponse à ceux qui disent que ces programmes vont tuer les artistes.

Zviane : Ah ! C’est des outils extraordinaires, ça va jamais tuer les artistes, voyons ! Les gens qui disent ça ont pas foi en l’art.

Fémur : Ce ne sont pas tout le temps des artistes non plus…

Zviane : Ça va pas remplacer les artistes, au contraire, c’est vraiment des outils cool ! Bref, en partant des croquis que j’ai faits, je me suis rendu compte qu’en prenant juste l’os de ce que je voulais dire, page par page, je pouvais l’illustrer différemment. Je suis pas obligée de le raconter de manière autobiographique, je pourrais faire plus comme… une grosse image qui te donne le feeling, sans donner le mot.

Fémur : Quelque chose de plus impressionniste  ?

Zviane : Oui, mais en variant, comme dans ma revue La jungle. La jungle, c’est l’affaire la plus importante que j’ai fait ! Ça a vraiment ouvert mes horizons. C’est neuf livres que j’ai autoédités sur six ans. La moitié, c’était Football-fantaisie en feuilleton, et l’autre moitié, c’était expérimental. Au début, j’étais déjà un peu éclatée, mais c’était beaucoup de dessin. Celui-là [no 7], c’est le numéro que j’ai fait pendant la COVID, le couvre-feu, tout ça. Première moitié, il y a un feeling un peu enfermé, des photo-montages, une fausse page de tété-hebdo, des grosses pages pleines avec des dessin abstraits… Deuxième moitié, un chapitre de Football-fantaisie. D’ailleurs, La jungle, c’était une excuse pour faire Football-fantaisie, il me fallait une motivation. C’était de la prépublication, pis j’ai fait ça souvent, prépublier un livre en zine, puis en livre édité ensuite, comme pour Ping-pong. Prépublier me permettait de faire mes tests de couleurs, mes tests de papier, mes tests de vernis, de l’exploration de l’objet-livre. Toutes mes couvertures [de La jungle] ont un papier différent. Après avoir testé un paquet d’affaires dans ma revue, j’ai pu arriver à mon éditeur, en vue de publier Football-Fantaisie en vrai livre, et j’ai pu lui dire « allô, je veux ce papier de couverture, ce vernis, ce papier d’intérieur, etc. ».

Fémur : L’éditeur doit aimer ça, c’est comme un projet clé en main.

Zviane : Oui, sauf que c’est des projets qui coutent cher ! Pis finalement, pour Football-fantaisie, j’ai même pas pu avoir le papier intérieur que je voulais, pis c’était même pas à cause du prix, c’était à cause d’une grosse pénurie de papier planétaire post-COVID ! En tout cas bref, pour revenir à La jungle, ça m’a vraiment fait réaliser… « Hey, t’es pas obligée de dessiner pour raconter une histoire ! » Je peux aller chercher n’importe quel autre médium. Au début, le premier numéro, c’était pas mal du dessin, mais tu vois, le dernier numéro, c’est juste des photos ! Je te disais que la « suite » de Ping-pong allait un peu vers le mystique, ben peut-être que c’est un peu la suite de Ping-pong, cette jungle. C’est sur le thème de la religion… Pendant le début de la pandémie, je me suis intéressée d’abord aux sectes, puis aux plus grosses religions… J’ai lu le Coran au complet, on a fait le ramadan deux fois… J’ai fait une résidence à la Maison de la littérature à Québec, c’était pendant Pâques, les églises commençaient à rouvrir avec la COVID. Dans la ville de Québec, je me suis rendu compte que la religion catholique était pas mal plus présente qu’ici, à Montréal. Des gens qui sont à peine plus vieux que moi, ils me racontaient que quand ils étaient petits, ils allaient à la messe tous les dimanches – ce qui est pas vraiment dans les mœurs des gens qui ont mon âge et qui ont grandi où j’ai grandi (j’ai grandi à Longueuil). Près de la Maison de la littérature, il y avait aussi une bibliothèque religieuse qui fermait, et qui donnait ses livres, alors j’en ai rapporté. J’ai trouvé un livre technique sur la notation des chants grégoriens…

Fémur : C’est une écriture particulière  ?

Zviane : Oui, c’est des petits carrés ! C’est l’ancêtre de l’écriture musicale occidentale, c’est vraiment plus libre : il y a moins de lignes, t’as pas le métronome, il y a ben de l’ornement. Sauf qu’il y a quand même une façon très claire de faire ça… En tous cas, j’ai vraiment plongé, j’ai même fait des Zoom meetings avec des raéliens. J’ai lu de la scientologie, aussi, mais la scientologie ça gosse…

Fémur : Je suis pas du tout familier !

Zviane : Pour vrai, ça valait la peine, c’est pas juste de la marde. Le seul problème, c’est qu’ils veulent ton cash. Ça, ça gosse. Moi, je voulais rencontrer du monde, je voulais parler à des gens, mais c’était plutôt « Lis ce livre-là, remplis les feuillets, bla bla » – faut dire aussi qu’on était en plein dans le COVID. En tous cas, je me suis promenée là-dedans, et au début je voulais en faire une BD. Je voulais qu’il y ait Nietzsche, que ce soit le narrateur principal, parce que j’ai lu Zarathoustra (pas au complet). Le livre a un bon début, Nietzsche, il se prend pas pour de la marde ! Mais à la fin, on dirait que c’est un délire, je voyais ça comme Ping-pong : un monologue intérieur incessant. Il dit « Dieu est mort », mais ouvre les yeux, il est partout, Dieu ! J’ai senti qu’il y avait comme un retour : la fin de semaine dernière, c’était la fin de semaine de Pâques et j’ai vu plein de références à Dieu, à la spiritualité aussi, dans les graffitis, à Montréal, partout. Bref, c’était le sujet de la dernière Jungle, mais de façon subtile, parce qu’il y a pas de texte, juste des photos. Et ça raconte quelque chose quand même ! Pis j’aurais pas pu arriver à cette façon de raconter si j’étais pas passée par toutes les Jungles avant. C’est drôle parce que la huitième, la seule pas autoéditée (elle est éditée par Pow Pow), c’est la plus traditionnelle du tas, c’était comme un retour à la BD.

Fémur : C’était peut-être la plus publiable en ce sens  ?

Zviane : Oui, définitivement, mais il y a quand même des gens qui disait « C’est vraiment fucké ! » Je me disais « Hii ! T’as pas vu les autres ». Parce que la huitième, c’était surtout de la BD. Par exemple pour revenir à la Jungle no7, la Jungle COVID, c’est une des plus éclatées. Dans celle-là il y avait de la BD, des résumés de téléromans niaiseux que j’ai inventés, une carte postale, un mandala… Ça, c’est une entrevue avec mon amie qui travaillait dans un CHSLD pendant la COVID, et qui avait fait des textes pour le Journal de Montréal pour raconter son expérience. C’était tout bien écrit, super formel comme compte-rendu, mais quand elle m’en parlait c’était plus comme « Tabarnak, esti, je suais ma vie en dessous du suit ! », faque je cherchais quelque chose de plus collé à la réalité. Et puis toujours Football-fantaisie à la fin. Bref, je pourrais te parler de chaque numéro avec passion pendant des heures et des heures et des heures.

Bibliographie

 
ZVIANE, Ping-pong, Montréal, Pow-pow, 2015.

  1. Zviane, Ping-pong, Montréal, Pow-pow, 2015, p. 45.↩︎

 

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