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La commémoration d’après Albert Thibaudet

Raphaël B. Pineault, 2e cycle, Université de Montréal

Résumé : Albert Thibaudet voit dans la commémoration des grands écrivains le prétexte à des réflexions sur la littérature et sur la mémoire des lettres. Si les anniversaires littéraires sont pour lui l’occasion de célébrer un patrimoine qu’il admire, ils l’engagent aussi à interroger l’héritage des écrivains qu’il commémore et à réfléchir à leur présence dans la mémoire. Cet article prend pour objet la commémoration littéraire telle qu’on la retrouve dans les Réflexions sur la littérature. Il a pour dessein de montrer dans quelle mesure le geste commémoratif éclaire la pratique et la conception de la critique d’Albert Thibaudet.


À en croire ce que nous rapporte Albert Thibaudet dans la première page d’un article de 1929, Léon Treich aurait assumé auprès de la Nouvelle Revue française, « entre autres besognes utiles », le rôle étonnant de « dresser pour ses confrères le calendrier des centenaires et fractions de centenaires1 ». C’est dire qu’autour du premier tiers du XXe siècle, il aurait existé à la NRF une fonction de préposé aux anniversaires littéraires, chargé de rappeler au souvenir les écrivains dignes d’être célébrés. Une telle fonction, sans doute, n’a jamais joui d’un statut officiel. Mais le simple fait de sa mention par Thibaudet, et de l’estime qu’il semble lui vouer, témoignent d’une importance accordée aux injonctions du calendrier, d’un goût avoué pour les anniversaires littéraires.

Être un critique, nous dit Thibaudet dans la Physiologie de la critique, un « vrai critique », c’est vivre en chanoine, c’est prendre place dans le chœur de la cathédrale de la tradition pour y célébrer les saints de la littérature. Et, ajoute-t-il entre parenthèses, « c’est même la raison des centenaires2 ». Thibaudet est un critique non pas traditionnel mais de la tradition, qui admire le passé des lettres ; dans une large mesure, sa réflexion se porte sur le patrimoine classique. Mais devant la masse insaisissable des titres et des noms qui forment la mémoire des lettres, il arrive à plus d’un critique de ne pas savoir où donner de la tête. Comment choisir ce dont il faut parler ? Pour Thibaudet, le calendrier Treich et les festivités commémoratives tiennent lieu d’indicateurs. Les anniversaires des « grands écrivains3 » sont certes des appels à célébrer, mais ils font aussi office de méthode : ils désignent des objets de réflexion et dictent des sujets d’articles.

En près d’un quart de siècle, de 1912 à sa mort, en 1936, Thibaudet a écrit un peu plus de deux-cents articles dans le cadre de ses Réflexions sur la littérature, titre de la chronique qui lui fut confiée par la NRF4. Quelques-uns de ces articles, tels ceux consacrés à Herbert Spencer, George Eliot ou Alfred de Vigny, s’inscrivent directement sous le signe de la commémoration : ce sont eux que je voudrais interroger ici. J’aimerais voir dans quelle mesure la commémoration des grands écrivains, au-delà des célébrations auxquelles elle convie, peut informer la critique telle que la pense et la pratique Thibaudet.

Anniversaires littéraires : des célébrations à l’examen critique

Le goût de Thibaudet pour les anniversaires d’écrivains n’a rien d’étonnant si l’on considère son rapport au patrimoine littéraire. Si le critique apparaît comme un observateur assidu de son temps, et s’il ne craint pas de s’exprimer sur ses contemporains (Proust, Gide et Claudel, pour ne nommer qu’eux), c’est d’abord le passé des lettres qui retient son attention. Thibaudet aime à parler et à penser avec les classiques, entendus ici dans un sens large. Sa critique s’attache, bien sûr, aux Anciens (Thucydide au premier chef) et aux écrivains du siècle de Louis XIV5, mais aussi, dans un sens plus général, aux grands auteurs français, tels Montaigne, Ronsard ou Chateaubriand. Et sans doute la plus large part — du moins au sein des Réflexions sur la littérature — revient-elle aux écrivains du XIXe siècle. Au moment où Thibaudet contribue à la NRF, ces derniers ne sont pas encore hégémoniques dans la mémoire des lettres, mais ils y occupent une place de plus en plus importante6. Thibaudet participe de cette montée en présence en consacrant aux écrivains du XIXe siècle un nombre important d’articles : Flaubert, Vigny, Eliot, les Goncourt, Zola et le groupe de Médan, Frédéric Mistral, Stendhal, la liste est longue… C’est que le XIXe siècle, sans doute, offre à Thibaudet une liberté et un recul que ne permettent pas le présent immédiat ou le passé trop éloigné. Le critique, qui se voit confier une chronique littéraire dans les premières années du XXe siècle, profite de ce qu’il se trouve dans une situation idéale par rapport au siècle qui le précède : le XIXe siècle est assez éloigné de lui pour lui offrir suffisamment de perspective, sans toutefois être encore trop distant pour avoir été recouvert par le voile des admirations hautement consacrées — comme peuvent l’être l’Antiquité et le siècle de Louis XIV. Dans les Réflexions sur la littérature, le XIXe siècle apparaît comme un terrain de jeu privilégié7.

Si, comme le note Antoine Compagnon, « la notion de littérature à laquelle aboutit Thibaudet coïncide avec celle de tradition8 », et que le critique est bel et bien ce que l’on a coutume d’appeler un « classique9 », le classicisme de Thibaudet, on le constate, est tout sauf étroit. En quelque sorte, il réalise l’acception dont rêvait Sainte-Beuve en 1850, lorsque ce dernier appelait à un élargissement de la notion de « classique ». Dans une définition éminemment inclusive, l’auteur des Causeries du lundi invitait à désigner sous ce terme tout auteur ayant enrichi le trésor de l’esprit humain10. C’est à ce trésor de l’esprit humain, à un patrimoine consacré, que Thibaudet réserve l’essentiel de sa critique, même s’il arrive aussi qu’il écrive sur ses contemporains. Cette critique, Judith Schlanger la résume en ces termes :

La critique de Thibaudet, comme celle des autres critiques de son temps, parle dans le patrimoine et parle du patrimoine. […] [Ce] qui rend possible l’ouverture et l’accueil sous cette forme paisible, c’est le sentiment de parler dans un plein d’excellence. C’est l’assurance de se trouver au cœur d’une tradition culturelle forte, riche, précieuse, certes mobile comme toute chose vivante, mais cohérente et sûre. Quand on est certain d’être au centre de la valeur littéraire, on peut s’intéresser aussi aux grands écrivains d’ailleurs (en Europe) ; mais surtout on trouve un intérêt inépuisable à commenter, détailler, comparer, reprendre le trésor littéraire français — que les publications historiques et érudites brassent elles aussi11.

Le commentaire porte sur une culture stable, pleinement jointoyée, assurément digne d’admiration. Thibaudet parle des écrivains déjà consacrés, mais il n’interroge pas leur droit à être visibles dans la mémoire des lettres : pour lui ce droit ne fait aucun doute12. De ce point de vue, on s’explique mieux le goût dont il témoigne pour les anniversaires littéraires. En effet, la critique de Thibaudet, qui « parle dans le patrimoine et parle du patrimoine », est une critique heureuse de célébrer les trésors du passé et de reconduire la mémoire des grands écrivains ; les dates d’anniversaires, rappelées par les injonctions calendaires et les commémorations, l’invitent à admirer et à célébrer le patrimoine. Autrement dit, les anniversaires littéraires engagent Thibaudet à la commémoration en lui offrant l’occasion de rendre hommage à la littérature qu’il affectionne avant tout : celle déjà « patrimonialisée », déjà canonisée.

Pour saisir toute la portée de ce geste critique — geste qui, à première vue, peut paraître sans importance —, il importe de dire quelques mots sur les notions de « patrimoine » et de « canon » que j’évoque ici. Toutes deux renvoient à l’idée d’un trésor culturel partagé, digne d’être transmis parce que jugé précieux et admirable. Depuis la seconde moitié du XXe siècle, on a beaucoup insisté sur le fait que ce « trésor » n’a rien de naturel ; que sa valeur, loin d’être une donnée objective, est toujours instituée en fonction de facteurs divers13. Cela explique qu’on ait abondamment étudié le patrimoine sous l’angle de la patrimonialisation, en décrivant les dynamiques par lesquelles certains biens ou objets culturels se sont vu conférer une valeur suffisamment extraordinaire pour justifier le souci accru de leur préservation. Les études consacrées aux processus d’invention du patrimoine mettent bien en évidence l’idée selon laquelle celui-ci, avant d’être du « déjà-fixé », avant même d’être transmis et donné à l’admiration, doit d’abord se fixer, être fixé. D’une manière semblable, les études de réception littéraire ont amplement montré que le « canon » n’est pas une donnée élue de toute éternité, mais qu’il s’élabore en fonction de divers enjeux pragmatiques, didactiques, idéologiques, etc.

Mais si l’on accepte de voir dans la patrimonialisation et la canonisation des processus actifs de distribution et de fixation de la valeur, il faut aussi prendre en compte le rôle essentiel des gestes et des mécanismes grâce auxquels le patrimoine ou le canon sont perpétués dans un temps long. Une œuvre est d’abord jugée importante parce qu’on affirme sa valeur ; mais sa pérennité, elle, est possible seulement si sa valeur est réaffirmée à chaque génération, si l’on persiste à vouloir célébrer ce qui est donné à la commémoration et à admirer ce qui est donné à l’admiration14. En ce sens, la transmission culturelle repose sur l’approbation réitérée de chaque génération à la question : « cette œuvre mérite-t-elle encore notre attention ? » Ici, bien entendu, toutes les voix n’ont pas la même portée : on sait que juger de la valeur d’une œuvre n’a pas le même impact selon que le jugement est formulé par l’institution scolaire, par un écrivain célèbre, par le lecteur quelconque. Au milieu de ce vaste concert de voix, celle d’un critique de la NRF au début du vingtième siècle possède une influence certaine. On comprend que célébrer une littérature canonisée comme le fait Thibaudet n’est pas un geste anodin : car réaffirmer la valeur d’un canon, c’est à la fois accepter un héritage et vouloir le transmettre à son tour ; commenter le patrimoine des lettres, c’est amplifier son rayonnement, c’est re-connaître sa légitimité. Dans la position où se trouve Thibaudet, ces effets sont d’autant plus significatifs.

Or, le critique ne devrait-il pas être celui qui ébranle les certitudes rigides et conservatrices du goût, celui qui fait vivre la bibliothèque collective en en rejetant des noms et en en introduisant de nouveaux ? À en croire Thibaudet, un critique digne de ce nom ne saurait être ni dithyrambique ni iconoclaste. Son rôle serait plutôt de comprendre (et de faire comprendre) le patrimoine qui lui préexiste : « La critique fixe surtout un goût qui est déjà fixé ; elle ajoute à la fixité la raison et la conscience de cette fixité, et c’est précieux15. » L’intervention du critique ne porte pas sur la constitution de la bibliothèque (sur le goût déjà fixé) ; son travail consiste plutôt à la justifier et à l’expliquer16. Plus encore qu’un prétexte à célébrer le passé littéraire, la commémoration apparaît donc comme le moment où convergent le goût de Thibaudet pour le patrimoine (entendons son goût pour les classiques) et le rôle du critique tel qu’il se le représente. C’est-à-dire que les anniversaires littéraires donnent d’abord à célébrer ce passé que Thibaudet admire tant (rappelons-nous le mot que j’évoquais en commençant) : « Un vrai critique vit bien volontiers, comme un chanoine, à l’ombre de cette cathédrale, prend sa place au chœur, célèbre les fêtes de ses saints, (c’est même la raison des centenaires). » Mais Thibaudet précise aussitôt : « un critique qui ne critique pas la critique et les dieux de la critique, ce n’est qu’un demi-critique17. » Au-delà du simple hommage, les anniversaires littéraires sont aussi — et j’oserais dire avant tout — l’occasion idéale de procéder à cet examen attentif censé ajouter « à la fixité la raison et la conscience de cette fixité18 ». La commémoration est prétexte à se pencher sur celui que l’on commémore, à évaluer et expliquer son statut dans la mémoire.

Cet « examen commémoratif » ne se fait pas sans difficultés. Thibaudet est conscient du danger que comporte l’opération consistant à justifier ou à expliquer un goût institué : une telle démarche risque d’ajouter sur ce dernier « un vernis conventionnel et un conformisme extérieur, et c’est dangereux19 ». La question est ainsi de savoir dans quelle mesure la commémoration, à travers l’examen critique, peut éviter de reconduire des « jugements tout faits20 ». Pour répondre à une telle question, il est maintenant nécessaire d’interroger la critique de Thibaudet non plus dans sa dynamique réflexive comme je viens de le faire, mais dans son exercice même, en essayant de comprendre comment cette critique parvient à justifier un patrimoine déjà en place tout en évitant d’ajouter de nouvelles couches de « vernis conventionnel » et de « conformisme extérieur ». Sans prétendre à l’exhaustivité, je relèverai deux raisons que Thibaudet met en avant dans ses Réflexions sur la littérature afin d’expliquer la présence d’un écrivain dans la mémoire des lettres.

Une place dans l’histoire

Une première raison renvoie à l’importance historique d’un écrivain. Au début de 1920, Thibaudet écrit coup sur coup deux articles consacrés aux centenaires de deux auteurs anglais : « Le centenaire d’Herbert Spencer », en janvier, et le mois suivant, « Le centenaire de George Eliot »21. Il voit dans ce double centenaire l’occasion d’interroger le statut des deux écrivains à l’intérieur de la mémoire : « [leur] centenaire, comme naguère le centenaire de Sainte-Beuve, ne doit pas être une manière de fermer leur tombeau, mais une occasion d’inventorier leur héritage22. » La formule semble annoncer un examen honnête ; elle n’en révèle pas moins un parti pris, car elle présume que ce qui est donné à la commémoration transmet forcément un héritage. Il revient au critique, en véritable notaire de la République des Lettres, d’en faire l’inventaire : pour reprendre les termes que l’on connaît, il s’agit ici de dégager les raisons du « déjà fixé » — et non de le mettre en cause. Sous le couvert de dispositions favorables, Thibaudet se refuse en fait à réévaluer le droit de présence d’Eliot et de Spencer à l’intérieur de la mémoire. Sur un autre plan, il s’agit de savoir comment la commémoration de ces deux écrivains peut se trouver justifiée : qu’est-ce qui explique leur présence dans la mémoire ? Pour l’un comme pour l’autre, la réponse est la même : c’est leur influence historique. Ainsi, bien que Thibaudet admette que ces deux écrivains ne sont peut-être pas les plus importants que l’Angleterre ait connus, il n’en reste pas moins qu’ils sont ceux « dont l’influence sur l’Europe a été la plus vive, deux écrivains de rayonnement par excellence23 ». Voilà ce qui expliquerait leur commémoration.

Si Thibaudet invoque une influence historique, il est évident que la nature de cette influence et la manière dont elle s’exerce sont radicalement différentes selon qu’il s’agit de Spencer ou d’Eliot. Qu’en est-il de cette dernière ? Au moment où le critique célèbre son centenaire, l’écrivaine anglaise jouit déjà d’une visibilité importante et d’une certaine considération dans la mémoire lettrée24. Ainsi, dans ses Approximations, Charles Du Bos évoque plus d’une fois le « génie25 » d’Eliot, proclamant la « profondeur de sa parole26 ». Thibaudet, comme bien d’autres de ses contemporains, partage l’admiration de Du Bos. Il voit en George Eliot une grande écrivaine et une formidable romancière, douée du « génie de sentir et de créer la vie27 ». Mais s’il ne manque pas de témoigner son admiration, Thibaudet cherche plus fondamentalement à cerner ce qui explique sa grandeur littéraire. D’abord en l’inscrivant dans une perspective historique de longue durée : Eliot fait partie de cette « suite serrée et continue », de ce « peuple véritable de créateurs de vie » que « deux littératures, la française et l’anglaise, […] ont réparti sur deux ou trois siècles28 ». La romancière trouve sa place aux côtés des plus grands romanciers de l’histoire de la littérature anglaise : « Foe, Thackeray, Dickens, Meredith, Hardy29 ». Avec ces écrivains, Eliot incarne l’essence du roman anglais tel que Thibaudet se le représente30. Mais au-delà des ressemblances avec ces grands écrivains, qui permettent de discerner dans l’histoire une « suite serrée et continue », George Eliot se distingue d’eux dans la mesure où son génie surpasse le leur. Par sa puissance de création de la vie fictionnelle et par la liberté avec laquelle elle dispose du temps romanesque — avec laquelle elle dépose le temps d’une destinée romanesque, dirait Thibaudet — elle « a sans doute été […] plus loin qu’aucun de ses compatriotes31 ». Le critique voit en elle une écrivaine digne d’être admirée en raison de son statut unique dans l’histoire du roman : autant George Eliot personnifie le roman anglais, autant elle le domine.

La justification, j’y insiste, est bien d’ordre historique : pour Thibaudet, Eliot s’inscrit dans le mouvement de l’histoire en même temps qu’elle s’y dérobe. Ses romans sont des événements littéraires mais ils composent et incarnent aussi le « tissu conjonctif32 » de l’histoire. D’un côté, donc, George Eliot surplombe l’horizon des lettres. Cette qualité de monument explique à elle seule les célébrations de son centenaire. Thibaudet saisit par ailleurs le prétexte de la commémoration pour disserter sur la romancière, son œuvre et son influence. D’un autre côté, George Eliot incarne l’essence du roman anglais, ce qui donne au critique l’occasion d’exprimer ses théories sur le roman et de développer des considérations sur le roman français et anglais en général. D’une pierre deux coups : grâce à cette dualité historique qui sert d’abord à justifier la commémoration du centenaire d’Eliot (à justifier sa place et son importance dans la mémoire), Thibaudet offre au lecteur de véritables réflexions sur la littérature.

Si l’importance culturelle de George Eliot paraît déjà évidente au début du xxe siècle, on ne peut pas en dire autant d’Herbert Spencer. L’article de Thibaudet n’est pas sans le laisser paraître : « Spencer a dérogé à la coutume qui veut que la plupart des philosophes aient été de médiocres écrivains, car il en fut, lui, un tout à fait mauvais33. » Le jugement ne se limite pas aux seules qualités littéraires : « s’il est aujourd’hui une philosophie complètement abandonnée, c’est bien la sienne34 ». Que reste-t-il donc de Spencer pour que l’on commémore tout de même son centenaire ? L’existence culturelle de Spencer, dont la célébration du centenaire est le signe, s’explique moins par sa portée directe et actuelle (puisque ni l’écrivain ni le penseur n’intéressent plus les contemporains) que par son influence historique. L’évolutionniste aurait notamment eu une profonde influence sur la pensée de Bergson. Cette dernière, en laquelle Thibaudet voit « la plus vivante des philosophies actuelles », se serait développée contre celle de Spencer, qui aurait servi de véritable « stimulant35 ». L’influence de Spencer, du reste, ne se limite pas à Bergson : « N’oublions pas d’ailleurs les services que son postulat évolutionniste a rendus pendant trente ans, de 1870 à 1900, dans bien des ordres d’études36. »

Pour les contemporains de Thibaudet, Spencer est donc semblable à une étoile morte : sa pensée ne présente plus d’intérêt, son œuvre est celle d’un écrivain médiocre. Mais sa présence dans la mémoire n’en est pas moins justifiée par le rayonnement irrésistible de ses idées sur sa génération et les suivantes ; et s’il ne semble plus rayonner aujourd’hui, c’est parce que ses héritiers ont intégré son enseignement sans en laisser de traces. En somme, la commémoration de Spencer s’explique par son influence historique et sa place dans l’histoire des idées, place certes difficilement observable, mais indéniable puisqu’il a contribué à la naissance des plus importantes philosophies actuelles.

Mémoires des modèles

Une deuxième raison invoquée par Thibaudet pour justifier la commémoration d’un écrivain se rapporte à la figure de « modèle ». Cette idée est un aspect essentiel de la commémoration. Car si cette dernière peut prendre plusieurs formes, j’oserais dire que c’est toujours d’un modèle qu’elle prétend célébrer la mémoire37. En temps normal, la cérémonie commémorative rappelle le souvenir d’une personne dans la mesure où elle illustre un idéal abstrait : un exemple de mort pour la patrie, un exemple de dévouement ou de sacrifice militaire, un exemple de grand homme ou de grande femme, etc.

Il ne fait pas de doute que la portée du modèle n’est pas la même selon qu’il est pris en charge par la nation ou par des sphères du savoir plus spécifiques (des modèles pour les sciences, pour les arts, etc.). En littérature, on le sait, le « modèle » est une idée qui a occupé une place centrale pour les lettrés de l’âge classique38. Jusqu’au XIXe siècle, dirai-je pour simplifier, les modèles renvoyaient aux classiques gréco-latins, qui constituaient les exemples idéaux du « bien-écrire » et les « sources nourricières » où puiser formes et contenus poétiques39. Dans un tel régime, la mémoire des classiques remplit un rôle précis dans le présent des lettres : elle présente un mode d’emploi normatif (elle indique la bonne manière d’écrire) et offre un champ immense dans lequel les auteurs viennent grappiller des contenus d’écriture40. Autrement dit : pour les lettrés de l’Ancien Régime, la relation au modèle, qui est une relation d’imitation, assure la relance culturelle en rendant l’œuvre nouvelle possible.

À chaque occasion, ce sont bien des figures de « modèle » que Thibaudet cherche à identifier dans les écrivains que ses articles commémorent. George Eliot, par exemple, incarne le modèle de la grande romancière. On l’a vu, son œuvre romanesque exemplifie au plus haut degré l’essence du roman tel que le critique se la représente. Quant à Spencer, Thibaudet le commémore-t-il uniquement pour son influence dans l’histoire des idées ou peut-il, lui aussi, faire figure de modèle ? Je rappelle que Thibaudet affirme que la philosophie de Spencer est déjà désuète à l’époque où il écrit. Aussi,

[si] c’est surtout à une philosophie qui le rectifie profondément que les idées de Spencer doivent de rester aujourd’hui jusqu’à un certain point mêlées à notre air intellectuel, le meilleur hommage à lui rendre dans cette occasion n’est peut-être pas d’insister sur ses idées41.

L’influence de Spencer dans l’histoire des idées est digne d’être mentionnée, mais elle ne suffit pas pour le célébrer. L’hommage qui lui est rendu à l’occasion de son centenaire trouve plutôt sa justification en ce que le philosophe offre l’exemple d’une personnalité profondément originale, éprise de liberté, qui « a vécu dans son idée, et non dans celles d’autrui, […] en cherchant et en marquant ses différences d’avec autrui42 ». Thibaudet invite à voir en lui un homme n’ayant jamais rien subordonné à sa liberté intellectuelle : « Herbert Spencer me paraît rayonner étrangement par ceci, qu’au temps où Gladstone était le great old man de l’Angleterre, il en était, lui, le great free man43. » C’est à ce modèle de « grand homme libre44 » un peu excentrique que Thibaudet veut avant tout rendre hommage : « Ces gens sont le sel de la terre. Il ne faut pas qu’il y en ait trop. Il faut qu’il y en ait. Il n’a jamais été plus nécessaire de les saluer au passage45. » À l’écrivain médiocre et au philosophe dépassé, Thibaudet arrache une figure de modèle inattendue : celle d’un exemple de liberté intellectuelle presque excessive, mais dont l’excès même mérite d’être célébré. Si Spencer est un modèle, il ne s’agit pas ici de l’imiter, mais de le considérer comme le signe d’une vie et d’un monde intellectuels irréductiblement libres.

Ici la justification de Thibaudet, pour autant qu’elle est originale, ressemble sans doute trop à une opération de sauvetage pour ne pas faire sourire. L’effort est sincère mais quelque peu excessif, comme s’il s’agissait de soutirer à tout prix quelque chose à l’écrivain médiocre et au philosophe dépassé — comme s’il fallait absolument justifier la commémoration de son centenaire. Il n’empêche que la démarche de Thibaudet témoigne d’une conception largement décomplexée de l’idée de modèle, fort éloignée de sa représentation classique dont, plus haut, je rappelais les grandes lignes (son aspect normatif et sa vertu « nourricière »). Et pourtant, six ans plus tôt, dans un article consacré au cinquantenaire de la mort de Vigny, le critique ne paraissait pas enclin à employer si librement la notion de modèle. Là où, en 1920, la question du modèle semble aller de soi, en 1914 elle est clairement problématisée.

L’article en question, intitulé « Le cinquantenaire d’Alfred de Vigny », s’ouvre sur l’observation suivante. Alors que le cinquantenaire de Chateaubriand, célébré en 1898, avait donné lieu à de « larges fêtes46 », et que le jubilé de Musset, en 1907, ne s’était pas vu moins brillamment célébré, les festivités commémoratives des cinquante ans de la mort de Vigny apparaissent comme celles d’un « cinquantenaire sans éclat, bien différent de ceux qui commémorèrent et Chateaubriand et Musset47 ». Pareilles célébrations témoigneraient-elles d’un discrédit jeté sur l’auteur des Destinées ? Loin de là, assure Thibaudet : ces modestes festivités seraient plutôt à l’image de la réception qui, de tout temps, a été celle du poète. Certains écrivains (parmi lesquels Hugo, Lamartine, Musset) seraient davantage soumis aux aléas de la mémoire culturelle : sans jamais disparaître du cercle d’attention des lettrés, la gloire attachée à leur nom connaîtrait de grandes fluctuations. Les festivités commémoratives, avec le faste qu’elles déploient, seraient toujours l’occasion de redorer cette gloire. Or, pour sa part, « la lumière que rayonne Vigny est restée singulièrement stable48 » : les célébrations de son cinquantenaire seraient à l’image d’une présence toujours égale à elle-même à l’intérieur de la mémoire. Le poète, s’il n’a jamais brillé de l’éclat d’un Musset ou d’un Hugo, aurait néanmoins eu droit de présence durable.

Dans la mémoire, nous assure Thibaudet, Vigny occupe donc une présence non seulement actuelle mais persistante. Toujours semblable à elle-même, à l’abri des reflux, sa postérité a eu la vie calme. Mais qu’est-ce qui explique la « durabilité » de la gloire de Vigny ? Si la valeur de sa poésie ne fait aucun doute, c’est dans une perspective mémorielle qu’elle semble poser problème :

Si, laissant de côté, par abstraction, l’idéal de cette poésie, nous la regardons en tant que matière et réalité verbales, un point nous inquiète. Buffon nous dit que les ouvrages bien écrits sont les seuls qui passent à la postérité. (Et pourtant la postérité accueille la Critique de la raison pure, abandonne l’Histoire naturelle !) Comment alors se fait-il qu’Alfred de Vigny ait passé si aisément, si noblement à la postérité, qu’il s’y installe avec une telle décision, lui qui, de tous les grands romantiques, est celui pourtant qui pèche le plus par le style et la langue49 ?

Le style de Vigny s’écarterait d’un prétendu idéal de style. Or, s’il s’agit là d’une condition de l’immortalité littéraire (du moins selon Buffon), comment se fait-il que Vigny persiste dans la mémoire lettrée ? Il faut d’abord s’attacher un instant à la référence à Buffon, qui me paraît primordiale. Bien qu’il ait élaboré une théorie du style qui lui appartient en propre50, Buffon n’en reste pas moins un héritier de l’enseignement de Boileau, donc largement attaché à l’idéal classique du style. À n’en pas douter, la référence à Buffon renvoie ici à la pureté et à la rigueur du « style classique », dont Vigny s’éloignerait plus que tout autre écrivain romantique. On voit comment cette idée (l’œuvre qui accède au mémorable parce qu’elle se conforme à l’idéal du style classique) rejoint les considérations générales que j’évoquais plus haut à propos de la notion de modèle. Dans le dispositif des lettres classiques, je le rappelle, les modèles assument une fonction normative essentielle ; un auteur trouve sa place dans la mémoire parce qu’il exemplifie l’idéal de style à imiter. Mais dans le cas de Vigny, l’explication classique est déficiente : les causes de sa postérité sont à trouver ailleurs que chez Buffon.

Il manquerait en effet au poète la « pâte oratoire51 » qui fut l’apanage des classiques et même de certains grands romantiques. La poésie de Vigny ne correspond pas au monolithe solide du bon style hérité de la rhétorique classique : au contraire, « sans diffusion oratoire, et faite de lueurs intérieures, [sa poésie] a pour fin naturelle d’éclairer la vie intérieure52 ». C’est ce rôle de « poète de la vie intérieure » qui explique qu’on se soit durablement attaché à lui : ses vers, expression de sa vie intérieure mais aussi destinés à éclairer la vie intérieure, auraient la singulière capacité de s’imprimer dans la mémoire… intérieure. D’une manière étonnante, l’imparfaite singularité des vers de Vigny s’accroche au souvenir du lecteur : ceux-ci « gardent, dans la mémoire, une hauteur et une dispersion d’étoiles53 ».

Dans quelle mesure Vigny fait-il figure de modèle ? Non pas en ce qu’il constitue un exemple normatif dont il s’agit d’imiter la manière, mais plutôt en ce qu’il offre un exemple d’expression éminemment singulière et originale. Les vers de Vigny formulent moins la perfection du monde qu’ils sont l’expression imparfaite du moi — expression fragile, délicate, adressée à la vie intérieure et confiée à la mémoire. Naturellement, la mise en écriture de sa singularité ne peut conduire Vigny qu’à mettre de côté la prétendue perfection impersonnelle des classiques. Et en effet, le poète « se lança, au détriment de ses mots et de sa syntaxe, vers des moyens d’expressions plus romantiques et plus personnels54 ».

La réflexion de Thibaudet indique que la mémoire des lettres, dans la perspective de la relance culturelle, a une portée très différente pour les écrivains du XIXe siècle. Il est possible pour le lecteur de s’identifier à une singularité ou à une « vie intérieure », mais il n’est pas concevable qu’elles se voient imitées par d’autres écrivains. Dans ce cas, comment expliquer la pertinence dans la mémoire d’un écrivain dont la fonction n’est pas normative ? Vigny exerce-t-il véritablement une influence sur les poètes qui viennent après lui ? Bien entendu : seulement son influence se joue-t-elle d’une manière différente. Le poète n’incarne pas un modèle de perfection à imiter (et cela, Thibaudet y insiste), mais la mise en scène en quelque sorte exemplaire de son idiosyncrasie a bien une fonction émulatrice. Thibaudet réfléchit ici à ce que formulera Judith Schlanger presque quatre-vingts ans après lui — en termes certes moins confus et plus généraux :

En quel sens peut-on dire que les classiques modernes sont des modèles ? Leur grandeur n’est pas comprise comme la grandeur de la perfection, mais comme la grandeur du génie : et le génie se présente comme unique, extraordinaire, anomique. Il peut y avoir un usage pratique de la perfection dans un cadre ordinaire, mais pas du génie. L’œuvre géniale ne se laisse pas employer et on n’est pas supposé la piller. […] On se rapporte à une œuvre géniale tout autrement qu’à un modèle, car sa pertinence est indirecte et sa fécondité est oblique55.

C’est parce que ses successeurs voient en lui un exemple du génie romantique que Vigny peut faire figure de modèle. En effet, la « grandeur du génie » a bien un impact, car, « des quatre ou cinq grands poètes romantiques, [Vigny] [a] eu l’influence je ne dirai pas la plus éclatante, mais la plus persévérante et la plus prolongée56 ». Les poètes en qui Thibaudet voit des héritiers de Vigny — Baudelaire et Mallarmé les premiers — n’imitent pas son style, pas plus qu’ils ne reprennent sa « matière poétique » : car ce dont parle Vigny lui appartient en propre et la manière dont il en parle est unique. Mallarmé et Baudelaire subissent l’influence de ce « modèle » dans la seule mesure où ils aspirent eux aussi à exprimer, sur le même plan que Vigny, le caractère « unique, extraordinaire, anomique » de leur propre « génie » — de leur singularité. À la rigueur, il serait possible d’affirmer que Vigny inspire à des poètes comme Baudelaire et Mallarmé des manières d’être : celle du poète fragile et impuissant, par exemple (ethos qui trouve son illustration la plus connue dans « L’Albatros »). C’est en ce sens qu’on peut dire, avec Judith Schlanger, que la pertinence de Vigny, comme modèle auquel on se réfère dans la mémoire, « est indirecte » et que « sa fécondité est oblique ». Thibaudet, ici, justifie moins la commémoration du cinquantenaire de Vigny qu’il explique les raisons de sa présence durable dans la mémoire — tout en proposant une véritable réflexion sur la mémoire des lettres.

***

Dans ses articles inscrits sous le signe de la commémoration, Thibaudet a le cœur à la fête : le critique prend part aux festivités en rendant hommage aux écrivains célébrés. Le geste commémoratif est l’occasion pour lui de témoigner son admiration pour le passé littéraire. Ce rapport admiratif au patrimoine coïncide avec la conception que Thibaudet se fait de la critique, dont le rôle doit consister à ajouter une « conscience de la fixité ». Cette conception théorique se confirme dans la pratique, puisque Thibaudet s’affaire en effet à justifier le « donné-à-commémorer » dans ses articles qui célèbrent les « centenaires et fractions de centenaires ». Si Thibaudet avance parfois des justifications un peu forcées (pensons à Spencer), il propose le plus souvent un examen véritablement consciencieux, qui vise d’abord à cartographier le paysage de la mémoire tel qu’il lui est donné à voir (pensons à Vigny et à Eliot). La commémoration, au-delà des hommages et des justifications, donne ainsi lieu à de véritables explications, à des réflexions sur la littérature et sur la mémoire culturelle.

Je terminerai en disant un mot d’un article dont je n’ai pas parlé. Dans un texte écrit à l’occasion du centenaire de Renan et Taine, Thibaudet constatait que Taine, au contraire de Renan, avait considérablement vieilli. Alors que la postérité semblait avoir réservé une gloire durable (et comparable) à ces « deux génies opposés et complémentaires57 », un décalage inattendu se serait récemment opéré. D’un côté, Taine apparaîtrait désormais comme un auteur daté, historicisé et condamné à n’être qu’un jalon de l’histoire de la pensée ; de l’autre, Renan serait toujours un auteur vivant, parlant encore aux contemporains de Thibaudet dans le hic et nunc58.

Une fois de plus, l’exemple nous dit — ici de manière évidente — que si Thibaudet fut en effet ce « chanoine » célébrant ses « saints de la littérature » et s’occupant de justifier leur existence culturelle, il fut en outre un observateur rigoureux de la vie littéraire et de la mémoire des lettres. Aussi le sentiment qu’il avait « de parler dans un plein d’excellence » ne l’empêchait-il pas d’être attentif aux mutations imprévisibles et inéluctables de la mémoire culturelle, et d’être habité par la conscience de l’oubli et de la « mort dans les lettres59 » — lui qui, outre le constat du déclin de Taine, avait vu se creuser le tombeau de Sainte-Beuve sous les hostilités répétées de Proust et d’autres critiques de son temps60.

Bibliographie

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  1. Albert Thibaudet, « Après vingt ans », in Antoine Compagnon, Christophe Pradeau, (éds.). Réflexions sur la littérature, Paris, Gallimard, 2007, (« Quarto »), p. 1267, p. 1267. Tous les articles de Thibaudet que je citerai ici sont rassemblés dans cette édition.

  2. Albert Thibaudet, Physiologie de la critique, Éd. Michel Jarrety, Paris, Les Belles Lettres, 2013, (« Le Goût des idées »), p. 176.

  3. Plutôt que l’expression d’« écrivains canoniques », je choisis à dessein d’employer celle de « grands écrivains ». Bien qu’elle paraîtra sans doute subjective au lecteur, cette formule qu’affectionne particulièrement Thibaudet présente l’avantage d’être significative de sa conception du patrimoine, comme on le verra plus bas. J’utilise l’expression sans les guillemets dans la suite de l’article.

  4. Antoine Compagnon et Christophe Pradeau, « Note sur la présente édition », in Antoine Compagnon, Christophe Pradeau, (éds.). Réflexions sur la littérature, Paris, Gallimard, 2007, (« Quarto »), p. 41.

  5. Albert Thibaudet, La Campagne avec Thucydide, Paris, Éditions de la Nouvelle Revue Française, 1922. Pour les écrivains du XVIIe siècle, voir par exemple, Albert Thibaudet, « Racine, Corneille », in Antoine Compagnon, Christophe Pradeau, (éds.). Réflexions sur la littérature, Paris, Gallimard, 2007, (« Quarto »), p. 1312‑1322.

  6. Daniel S. Milo, « Les classiques scolaires », in Pierre Nora, (éd.). Les Lieux de mémoire, tome 2, Éd. Pierre Nora, Paris, Gallimard, 1997 [1986], (« Quarto »), p. 2085‑2130, p. 2102‑2106.

  7. Thibaudet voyait d’ailleurs dans les cinquante ans suivant la mort d’un auteur « l’heure du véritable jugement » : naturellement, par sa situation historique, le critique a vu se succéder bon nombre de cinquantenaires de la mort d’écrivains du XIXe siècle Albert Thibaudet, « Discussion sur le moderne », in Antoine Compagnon, Christophe Pradeau, (éds.). Réflexions sur la littérature, Paris, Gallimard, 2007, (« Quarto »), p. 427. Voir aussi « Une volée », in Antoine Compagnon, Christophe Pradeau, (éds.). Réflexions sur la littérature, Paris, Gallimard, 2007, (« Quarto »), p. 1570‑1576.

  8. Antoine Compagnon, « Préface », in Christophe Pradeau, Antoine Compagnon, (éds.). Réflexions sur la littérature, Paris, Gallimard, 2007, (« Quarto ») p. 29.

  9. Ibidem.

  10. Charles-Augustin Sainte-Beuve, « Qu’est-ce qu’un classique ? », in Causeries du lundi, tome 3, Paris, Garnier, 1945 [1850], p. 38‑55, p. 42.

  11. Judith Schlanger, « Le passé avec Thibaudet », Littérature, Vol. 2 / 146, 2007, p. 9‑19, p. 9‑10.

  12. Le lecteur qui souhaiterait comprendre pourquoi ce droit ne fait aucun doute peut se référer à l’article de Judith Schlanger que je cite dans la note précédente : « La culture de Thibaudet et de ses contemporains épouse encore la dérivation lettres grecques, lettres latines, lettres françaises. Triple héritage classique qui fait d’eux des héritiers triplement privilégiés. Rien de plus évident alors que de traiter du fonds, de s’occuper de cet admirable fonds. » Ibidem, p. 10.

  13. .Autant sur la notion de patrimoine que sur celle de canon, les études abondent : plutôt qu’à des œuvres précises, je renvoie plus généralement, pour le patrimoine, aux travaux de Dominique Poulot, André Chastel et Pierre Nora ; pour le canon, on se réfèrera notamment à Pierre Bourdieu, Jacques Dubois et Alain Viala.

  14. Dans un même ordre d’idées, Judith Schlanger écrit que « [l]’existence mémorable se confond […] avec la visibilité. Tout ce qui existe pour et dans la mémoire est visible, plus ou moins visible, et visible de telle ou telle façon. Être visible est la seule vie ou survie. » Judith Schlanger, La Mémoire des œuvres, Lagrasse, Verdier, 2008, (« Verdier Poche »), p. 167.

  15. Albert Thibaudet, op. cit., p. 154.

  16. Ce qui ne signifie pas l’absence de questionnements ou de dissensions ; seulement, ceux-ci ne portent pas sur la composition du canon : ils apparaissent au sein d’une bibliothèque instituée et partagée. Pensons par exemple à la fameuse querelle sur le style de Flaubert. Voir l’article de Thibaudet, Albert Thibaudet, « Sur le style de Flaubert », in Antoine Compagnon, Christophe Pradeau, (éds.). Réflexions sur la littérature, Paris, Gallimard, 2007, (« Quarto »), p. 346‑356 et la (célèbre) réponse de Proust que l’on peut aussi consulter dans Réflexions sur la littérature, Marcel Proust, « À propos du “style” de Flaubert », in Antoine Compagnon, Christophe Pradeau, (éds.). Réflexions sur la littérature, Paris, Gallimard, 2007, (« Quarto »), p. 1639‑1654.

  17. Albert Thibaudet, op. cit., p. 176.

  18. Ibidem, p. 154.

  19. Ibidem, p. 154.

  20. Ibidem, p. 154.

  21. Albert Thibaudet, « Le centenaire d’Herbert Spencer », in Antoine Compagnon, Christophe Pradeau, (éds.). Réflexions sur la littérature, Paris, Gallimard, 2007, (« Quarto »), p. 369‑381. ; Albert Thibaudet, « Le centenaire de George Eliot », in Antoine Compagnon, Christophe Pradeau, (éds.). Réflexions sur la littérature, Paris, Gallimard, 2007, (« Quarto »), p. 382‑396.

  22. Albert Thibaudet, op. cit., p. 369.

  23. Ibidem, p. 369.

  24. Mona Ozouf, L’autre George : À la rencontre de George Eliot, Paris, Gallimard, 2018, (« Blanche »).

  25. Charles Du Bos, Approximations, Paris, Éditions des Syrtes, 2000, p. 700.

  26. Ibidem, p. 580.

  27. Albert Thibaudet, op. cit., p. 382.

  28. Ibidem, p. 386‑387.

  29. Ibidem, p. 389.

  30. Pour des précisions concernant les réflexions de Thibaudet sur le roman (le roman n’est pas composé : il dépose le temps d’une durée vécue), voir Albert Thibaudet, « Réflexions sur le roman », in Antoine Compagnon, Christophe Pradeau, (éds.). Réflexions sur la littérature, Paris, Gallimard, 2007, (« Quarto »), p. 102‑127, Albert Thibaudet, « La composition dans le roman », in Antoine Compagnon, Christophe Pradeau, (éds.). Réflexions sur la littérature, Paris, Gallimard, 2007, (« Quarto »), p. 706‑718 ou encore Albert Thibaudet, « Du roman anglais », in Antoine Compagnon, Christophe Pradeau, (éds.). Réflexions sur la littérature, Paris, Gallimard, 2007, (« Quarto »), p. 589‑598.

  31. Albert Thibaudet, op. cit., p. 387.

  32. J’emprunte cette expression à Luc Fraisse, Les Fondements de l’histoire littéraire : de Saint-René Taillandier à Lanson, Paris, Honoré Champion, 2002, (« Romantisme et modernités »), p. 124. Luc Fraisse montre que la reconstitution du « tissu conjonctif » a été une tâche essentielle de l’histoire littéraire dès ses origines. La formule renvoie à l’« arrière-fond », au « mouvement continu des Lettres dans leur essor » par rapport auquel se détachent les individualités littéraires. Ibidem, p. 124‑129.

  33. Albert Thibaudet, op. cit., p. 369.

  34. Ibidem, p. 371.

  35. Ibidem, p. 370.

  36. Ibidem, p. 371.

  37. Du moins en ce qui concerne les personnes : ici je ne parle pas des cérémonies qui peuvent aussi commémorer un événement.

  38. Pour être tout à fait exact, il faudrait préciser que les écrivains du siècle de Louis XIV deviennent peu à peu des modèles à leur tour au cours du XVIIIe siècle. Concernant l’idée de « modèle » littéraire envisagé dans une perspective historique, on peut se référer à Gérard Genette, « Rhétorique et enseignement », in Figures II, Paris, Seuil, 1979, (« Points Essais »), p. 23‑42. ; Levent Yilmaz, Le Temps moderne : Variations sur les Anciens et les contemporains, Paris, Gallimard, 2004, (« NRF essais »). Sur le passage, au XIXe siècle, d’un enseignement rhétorique de la littérature (où les œuvres sont des modèles à imiter) à un enseignement historique, voir Luc Fraisse, op. cit.

  39. L’expression de « sources nourricières » appartient à Judith Schlanger, op. cit., p. 82. Plus généralement, à propos des classiques et de leur pertinence à l’âge classique, voir Judith Schlanger, « La distance classique », in La Mémoire des œuvres, Lagrasse, Verdier, 2008, (« Verdier poche »), p. 61‑87. et Daniel S. Milo, op. cit., p. 2089‑2095.

  40. Sur cette dimension en particulier, voir Judith Schlanger op. cit., p. 82‑84.

  41. Albert Thibaudet, op. cit., p. 371.

  42. Ibidem, p. 374.

  43. Ibidem, p. 380.

  44. Ibidem, p. 378.

  45. Ibidem, p. 380.

  46. Albert Thibaudet, « Le cinquantenaire d’Alfred de Vigny », in Antoine Compagnon, Christophe Pradeau, (éds.). Réflexions sur la littérature, Paris, Gallimard, 2007, (« Quarto »), p. 196‑212.

  47. Ibidem, p. 197.

  48. Ibidem, p. 197.

  49. Ibidem, p. 198.

  50. Sylvain Prudhomme, « Plan du texte et organisation du vivant : “Vie” et “lumière” dans le Discours sur le style de Buffon », Poétique, Vol. 3 / 143, septembre 2005, p. 343‑357.

  51. Albert Thibaudet, op. cit., p. 203.

  52. Ibidem, p. 203.

  53. Ibidem, p. 203.

  54. Ibidem, p. 200.

  55. Judith Schlanger, op. cit., p. 82.

  56. Albert Thibaudet, op. cit., p. 206.

  57. Albert Thibaudet, « Renan et Taine », in Antoine Compagnon, Christophe Pradeau, (éds.). Réflexions sur la littérature, Paris, Gallimard, 2007, (« Quarto »), p. 768‑780, p. 768.

  58. Ibidem.

  59. L’expression est de Judith Schlanger, op. cit., p. 163.

  60. Albert Thibaudet, op. cit., p. 368, (voir en particulier la note 2).


Raphaël Boudreau-Pineault est actuellement à la maîtrise en littérature française à l’Université de Montréal. Dirigé par Stéphane Vachon, son mémoire s’attache à la notion de « classique » dans la critique littéraire du XIXe siècle.

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