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Appel de textes n. 2 – La fête et son envers

« C’est la fête, la fête », chantait Michel Fugain dans les années 1970 pour désigner l’amitié soudaine entre « jeunes et vieux, grands et petits ». Par-delà les mouvements déjantés que la chanson inspire, l’expression de « fête » paraît désigner une réunion joyeuse et harmonieuse, où les différences entre les individus sont assourdies par la musique rassembleuse. L’invitation à une fête représente l’entrée dans le monde pour un Eugène de Rastignac chez Balzac, la promesse d’un mariage avantageux pour les sœurs Bennet de Jane Austen. Même si la fête permet à quelques élus de franchir des barrières sociales jusqu’alors insurmontables, elle demeure un espace privé, auquel les nouveaux invités devront d’abord être initiés. Qu’elle soit mondaine ou familiale, la fête vient lier une communauté, autour d’un endroit, d’un moment et, surtout, de rites qui lui sont propres et qui définissent à la fois l’appartenance au groupe et le rôle de chacun en son sein. Les repas de fête dans Les années d’Annie Ernaux ou les danses et chansons anciennes dans Sylvie de Gérard de Nerval deviennent le lieu de passation d’une mémoire collective, que l’œuvre littéraire retransmet à son tour.

En littérature, la fête ne se limite pas toujours à un simple événement, mais peut devenir le moment où s’engendre le récit. Dès l’Antiquité, les festins et les banquets deviennent moteurs narratifs, structurant les œuvres, offrant un lieu où se déploie la parole. C’est au banquet d’Alcinoos que l’aède raconte les aventures d’Ulysse dans l’Odyssée, et c’est encore dans un banquet que Platon fait parler Socrate et ses amis de l’amour. Aux côtés de cette filiation philosophique et aristocratique s’esquisse une autre approche de la fête, héritée de la culture populaire. C’est le domaine des saltimbanques, bouffons et autres fous associés au carnavalesque. D’après Bakhtine, la fête y acquiert une portée subversive par le pouvoir qu’elle offre au peuple en lui permettant de détourner l’ordre établi, le temps des festivités. Si Rabelais en est l’exemple canonique, d’autres œuvres telles les fabliaux médiévaux et les historiettes d’Ancien Régime confèrent aussi un espace aux débordements carnavalesques.

Or qu’en est-il des exclus de la fête et des lendemains qui déchantent ? Aux abords de la fête se trouvent à la fois ceux qui en maîtrisent mal les codes, comme Pierre dans Guerre et paix qui manque de manières, et ceux qui jouent aux trouble-fêtes, telle la mariée dépressive de Melancholia de Lars von Trier. Fêter dissimule parfois des désenchantements, comme dans Paris est une fête d’Ernest Hemingway. Lorsque des intrus s’y invitent, la fête peut soudainement devenir tragédie : c’est l’incendie du bar Le Fantasque dans Une réunion près de la mer de Marie-Claire Blais, c’est le massacre des prétendants tel que peint par Gustave Moreau. Célébrations macabres ou commémorations funéraires, la fête est aussi ce moment où voisinent la vie et la mort (pensons aux funérailles dans Tom à la ferme ou dans Parents et amis sont invités à y assister et aux fêtes dans les cimetières chez Dany Laferrière). 

Cet appel de textes invite donc à réfléchir à la réalité à la fois permissive et restrictive de la fête, qui provoque des rencontres intellectuelles, des débordements populaires, des exclusions et des transgressions. La fête, sous toutes ses formes, circonscrit toujours une communauté marquée par des rites, des codes et des rôles sociaux, réunie le temps d’un événement, mais immortalisée par l’œuvre. La revue Fémur vous convie à replonger dans les festivités issues tant de la littérature que du cinéma, de la musique, des arts visuels et de performance. 

Nous proposons plusieurs axes (non exhaustifs) de réflexion :

  • La fête comme espace de sociabilité (rencontres, rites et communautés) ;

  • Les discours sociaux et philosophiques que reconduisent les scènes de fête ;

  • Les exclusions et les transgressions de la fête ;

  • La fête comme moteur et/ou scène du récit ;

  • Les rôles et les personnages de la fête ;

  • Les plaisirs sensoriels et sexuels de la fête ;

  • L’œuvre artistique qui se fait fête (soirée de poésie, exposition déambulatoire, festivals, etc.) ;

  • Les commémorations qui consolident le champ littéraire et fabriquent la mémoire littéraire et culturelle.

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Date limite de soumission des textes : reportée au 18 septembre 2020

Les textes doivent être envoyés à l’adresse revuefemur@gmail.com et respecter le protocole de rédaction

Fémur accepte des articles scientifiques (de 3000 à 6000 mots), des essais (d’environ 3000 mots) et des compte rendus (d’au plus 2000 mots) en français. Chaque texte doit être accompagné d’un résumé de 100 mots et d’une notice biobibliographique, dans laquelle est précisée l’université d’attache de l’auteur·trice. Les auteur·rice·s doivent être étudiant·e·s universitaires (tout cycle et toute universités confondus).

Direction du dossier : Stéphanie Guité-Verret et Béatrice Lefebvre-Côté

Coordination : Stéphanie Guité-Verret et Rachel LaRoche

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Bibliographie (à titre indicatif

A.-SAVOIE, Olivier, Sur la place publique : construction historique de l’événement Nuit de la poésie 1970, Mémoire de maîtrise, Université de Montréal, 2014.

BAKHTINE, Mikhaïl, L’œuvre de François Rabelais et la culture populaire au Moyen Âge et sous la Renaissance, Paris, Gallimard, 1970, (« Bibliothèque des idées »).

DUBOIS, Jacques, « Carnaval : fête, révolte, spectacle — Pour une histoire », Études françaises, Vol. 15 / 1-2, 1979, p. 15‑34, [En ligne : https://www.erudit.org/fr/revues/etudfr/1979-v15-n1-2-etudfr1689/036678ar/].

DUPONT, Anne-Hélène, Proust à la guerre comme à la fête, Paris, Honoré Champion, 2018, (« Recherches proustiennes »).

DUPONT, Florence, Le plaisir et la loi: du Banquet de Platon au Satiricon, Paris, La Découverte, 2002, (« Sciences humaines et sociales »).

Fête et imagination dans la littérature du XVIe au XVIIIe siècle, Éds. Huguette Krief, Sylvie Requemora, Université de Provence et Centre de recherches aixois sur l’imagination de la Renaissance à l’Age classique, Aix-en-Provence, Publications de l’Université de Provence, 2004.

GOUTALAND, Carine, De régals en dégoûts : le naturalisme à table, Paris, Classiques Garnier, 2017, (« Études romantiques et dix-neuviémistes »).

Les littératures d’expression française d’Amérique du Nord et le carnavalesque, Éds. Denis Bourque et anne Brown, Moncton, Éditions d’Acadie, 1998, (« Mouvange »).

L’ethnocritique de la littérature: anthologie, Éds. Véronique Cnockaert, Jean-Marie Privat et Marie Scarpa, Québec, Presses de l’Université du Québec, 2011, (« Approches de l’imaginaire »), [En ligne : http://books.google.com/books?id=ijNQAQAAIAAJ].

Naturalisme et excès visuels pantomime, parodie, image, fête, Éds. Catherine Dousteyssier-Khoze et Edward Welch, Newcastle upon Tyne, Cambridge Scholars Publishing, 2009, [En ligne : http://site.ebrary.com/id/10655426].

SICOTTE, Geneviève, « Gastronomie, deuil et ritualité », Revues des Lettres Modernes, Joris-Karl Huysmans, Éd. Jérôme Solal, septembre 2018, (« À rebours, attraction-désastre 2018 – 5, Tome II. Désastre »), p. 199‑215, [En ligne : https://classiques-garnier.com/a-rebours-attraction-desastre-2018-5-tome-ii-desastre-gastronomie-deuil-et-ritualite.html].

SICOTTE, Geneviève, Le festin lu : le repas chez Flaubert, Zola et Huysmans, Montréal, Liber, 1999.

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