Skip to content

Le trajet : entre parcours et errance

APPEL DE TEXTES – NUMÉRO 1 – PRINTEMPS 2020

Ce premier numéro de Fémur propose de réfléchir à la notion polymorphe du trajet, notion qui évoque un mouvement à la fois indéfini et téléologique. Le trajet est avant tout une ligne (droite, tortueuse, ou encore accidentée), qui mène d’un point à un autre : « À toute idée de trajet s’associent les images d’un départ et d’un but » (2001, 34), constate Jean Starobinski. Mais quelle forme prend ce départ ? Comment se rend-t-on à destination ? Dans ce dossier, ce ne sont pas seulement les points initiaux ou finaux qui nous intéresseront, car « [l]a plupart des grands livres n’ont pas de commencement et pas de fin » (200, 34). Il s’agira davantage de nous pencher sur l’impulsion à l’origine d’un déplacement artistique ou critique, ainsi que sur la réalité de ce mouvement que laissent transparaître les œuvres. Ouvrir ce champ d’interrogation amène à considérer le parcours et l’errance comme des formes de trajets qui n’ont pas des destinations fixes ou stables. Le parcours est certes un déplacement vers quelque chose, mais ce quelque chose n’est pas toujours déterminé à l’avance (on peut parcourir la campagne comme un frisson peut parcourir notre corps) ; de même, l’errance peut former un type de trajet qui incite à emprunter des chemins de traverse, des détours, voire nous faire revenir sur nos pas. 

Déjà, dans les récits d’Homère, interroger le trajet soulève de multiples enjeux littéraires : le voyage est une expérience constitutive du sujet, sur laquelle il médite à de nombreuses reprises ; il apparaît comme une errance singulière tout en étant un parcours organisé et réglé par les dieux et le fil narratif du récit ; il n’est pas seulement celui du héros et de ses compagnons, mais aussi de l’aède, qui va de villes en villages pour en chanter les exploits et en faire connaître la renommée. 

Certaines écoles critiques – notamment l’École de Genève – ont fait de cette notion de trajet un point nodal de leur approche, invitant à remettre systématiquement en mouvement les lectures précédentes et les réseaux qui se tissent dans et entre les littératures et d’autres disciplines artistiques. Si le trajet peut être celui du critique littéraire, il peut aussi être celui de l’auteur·trice, du personnage de fiction ou du narrateur·trice. C’est cette diversité d’applications pratiques de cette notion que nous souhaitons embrasser au sein de ce dossier.

Le développement de méthodologies inter-, allant de l’intertextualité à l’intermédialité en passant par l’interdiscursivité, souligne d’ailleurs l’intérêt croissant des études littéraires pour les processus de reprises, de déplacements, de réécritures. En lien étroit avec le développement de la culture numérique, l’intermédialité, par exemple, invite à des approches multiples, linéaires et/ou à contretemps, permettant des traversées entre les supports narratifs, discursifs, matériels et institutionnels des œuvres. L’ère numérique et les possibilités d’archivage en ligne qu’elle offre ouvrent également de riches perspectives d’étude de textes en mouvance, dans le trajet même de leur création.

Fort de ces perspectives thématiques, critiques et méthodologiques, cet appel se propose comme une invitation à envisager, poursuivre ou inventer des trajets au sein d’œuvres littéraires et/ou artistiques. Dans une perspective transdisciplinaire, allant de la littérature antique aux œuvres les plus contemporaines, il s’agira d’étudier le trajet en tant que thème et leitmotiv – faisant cheminer (ou non) l’œuvre –, ainsi que les discours théoriques ou esthétiques sur le trajet.

Nous proposons plusieurs axes (non exhaustifs) de réflexion :

Les récits de trajet

– Les parcours géographiques : les trajets physiques des sujets dans l’espace donnent lieu au récit, le structurent d’un point de vue narratif ou formel, et ce dans des textes de genres variés (roman de la route, récit de voyage, récit de migration, écriture migrante, poésie de l’exil, etc.). 

– Les parcours sociaux : les récits de transfuge et de transclasse comme trajets sans retour, où le déplacement de classe se pense comme une trahison du milieu d’origine. Êtres de l’entre-deux et de l’entre-lieu, les transfuges sont a-topos, déplacé·es sans cesse et défini·es au final par leur transit permanent, leur trajet qui ne peut s’achever.

– Les parcours créatifs ou critiques : de l’arrivée à l’écriture au testament littéraire, le trajet peut s’envisager comme recherche de l’œuvre et de la forme artistique, émaillé de faux départs, de manuscrits refusés, d’abandons définitifs, de reniements et de réécritures créatrices. 

– Les questions du but du trajet (ou de l’absence de but), de la motivation plus ou moins explicitement définie, du retour naïf ou averti sur son propre déplacement. 

– L’entrecroisement des différents parcours d’un même sujet ou l’entrecroisement des parcours de plusieurs individus, pouvant donner lieu à la création de réseaux de sociabilité. 

L’impulsion du trajet

– La période qui précède le trajet, l’immobilité antérieure et les regards problématiques ou nostalgiques du personnage, du narrateur·trice et/ou de l’auteur·trice.

– Ce qui déclenche le mouvement : la part de l’émerveillement, de la curiosité, de l’obscurité, du doute, ou encore du rejet dans le fait même du déplacement. Étymologiquement, l’émotion vient du latin [ex movere] et participe pleinement de cette dynamique.

Les figures du voyageur, du marcheur, etc.

– Le trajet d’un individu, qu’il s’agisse de l’auteur·trice-créateur·trice, de l’auteur·trice-critique, d’un personnage, du narrateur·trice, etc., donnant lieu ou non à une expérience initiatique. 

– L’imaginaire du déplacement, et notamment de l’errance : la figure du voyageur/errant et sa place souvent marginalisée au sein de la société est un leitmotiv qui a pourtant évolué au fil des siècles et sur lequel ce dossier invite à revenir. 

La circulation d’un motif dans une œuvre

– Celle d’un objet, d’une idée, d’une senteur, d’une couleur dans une œuvre : pensons, par exemple, au catleya dans Un amour de Swann, aux odeurs dans les ouvrages de Lise Tremblay, etc.

Le trajet comme quête de savoir

– La marche, la flânerie, la course, le saut ou l’errance comme des méthodes herméneutiques : pensons aux dialogues platoniciens qui se font en marchant et au cours desquels se développe la réflexion philosophique, à la progression « à sauts et à gambades » de la plume montaignienne, ou à la déambulation des réflexions de Rousseau dans ses promenades. 

Le trajet jusqu’à l’écriture, jusqu’à la lecture ou jusqu’à la critique

– Le retour sur sa propre pratique : cet axe peut ouvrir aux études génétiques des œuvres et aux considérations plus méthodologiques, sur le rapport d’auteur·trice·s à la lecture ou encore sur le regard toujours en mouvement du critique.

– Une perspective inspirée de la « recherche-création » : l’arrivée à l’écriture, le trajet que constitue la démarche d’écriture, le trajet de l’œuvre une fois qu’elle échappe à son auteur·trice. 

Les traversées génériques ou médiatiques

– Le déplacement d’une œuvre d’un genre littéraire ou d’un support artistique à un autre. Cet axe ouvre aux études intermédiales : passage du livre au cinéma, à la bande dessinée, au théâtre, à l’iconographie et vice versa.

Les traversées entre les identités sexuelles

– Les métamorphoses, les figures troubles, les entre-deux et les tremblements : à partir des gender studies et de la théorie queer, il est possible de réfléchir aux passages et aux traversées qui questionnent la binarité de l’épistémologie hétéropatriarcale et qui, à la rigidité des catégories dominantes, opposent changement, métissage et fluidité.

*

Date limite de soumission des textes : 8 janvier 2020

Les textes doivent être envoyés à l’adresse revuefemur@gmail.com et respecter le protocole de rédaction : https://revuefemur.com/index.php/soumettre-un-article/

Fémur accepte des articles scientifiques (de 4000 à 6000 mots), des essais (d’environ 3000 mots) et des compte rendus (d’au plus 2000 mots) en français. Chaque texte doit être accompagné d’un résumé de 100 mots et d’une notice biobibliographique, dans laquelle est précisée l’université d’attache de l’auteur·trice. Les auteur.rice.s doivent être étudiant.e.s universitaires (tout cycle et toute universités confondus).

Direction du dossier : Emma Gauthier-Mamaril et Madeleine Savart

Coordination de la revue : Stéphanie Guité-Verret et Rachel LaRoche

*

Bibliographie

BARBERIS, Jeanne-Marie et Maria Caterina MANES GALLO (dir.). Parcours dans la ville. Descriptions d’itinéraires piétons, Paris, L’Harmattan, 2007.

BERTHET, Dominique. « Avant-propos », dans Dominique Berthet (dir.)., Figures de l’errance, Paris, L’Harmattan, 2007, p. 9-13.

BOUVET, Rachel, André CARPENTIER et Daniel CHARTIER (dir.). Nomades, voyageurs, explorateurs, déambulateurs: les modalités du parcours dans la littérature, Paris, L’Harmattan, 2006.

DOIRON, Normand. Errance et méthode. Interpréter le déplacement d’Ulysse à Socrate, Québec-Vrin, Presses de l’Université Laval-Vrin, 2011.

HAREL, Simon. Les passages obligés de l’écriture migrante, Montréal, XYZ éditeur, 2005.

JAQUET, Chantal. Les transclasses, ou la non-reproduction, Paris, Presses universitaires de France, 2014.

MARCIL, Dominic et Hector RUIZ. Lire la rue, marcher le poème: détournements didactiques, Montréal, Éditions du Noroît, 2016.

MAFFESOLI, Michel. « La pulsion d’errance », Sociétés, no° 56, 1997, p. 5-13.

RAJOTTE, Pierre (dir.). Le voyage et ses récits au XXe siècle, Montréal, Éditions Nota Bene, 2005.

OUELLET, Réal. « Pour une poétique de la relation de voyage », dans Marie-Christine Pioffet (dir.), Écrire des récits de voyage (XVe-XVIIIe siècle), Québec, Presses de l’Université Laval, 2008.

STAROBINSKI, Jean. La relation critique, Paris, Gallimard, 2001 [1970].

—. « Préface », dans Jean Starobinski, Montaigne en mouvement, Paris, Gallimard, 1993 [1982], p. 9-13

SULEIMAN, Susan R. (dir.), Exile and Creativity: Signposts, Travelers, Outsiders, Backward Glances, Durham, Duke University Press, 1998.

Comments are closed.