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« Exposition et jugement ». La médicalisation de l’avortement dans L’événement d’Annie Ernaux

Éléonore Caron, 3e cycle, Université du Québec à Montréal

Résumé : Écrit et publié près de vingt-cinq après la loi Veil, L’événement raconte l’avortement clandestin d’Annie Ernaux dans les années 1960. Or, plus qu’un témoignage, l’œuvre est aussi l’occasion de revenir sur une époque charnière dans l’histoire de l’avortement et de sa prise en charge progressive par l’institution médicale. À partir d’une lecture croisant sociologie médicale et anthropologie des soins et de l’avortement, cet article se veut mettre en lumière la présence de discours critiques sur la médicalisation de l’interruption volontaire de grossesse dans l’œuvre.


« D’expérience pure de la vie et de la mort, elle est devenue exposition et jugement1 » : c’est dans ces mots que la narratrice de L’événement, récit autosociobiographique de l’écrivaine Annie Ernaux, décrit la nuit de son hospitalisation à la suite des complications de son avortement clandestin. Tout juste avant, elle baignait dans un entre-soi féminin, marqué par la sollicitude et par l’absence de jugement moral, accompagnée d’une confidente qui s’improvisait sage-femme. Son entrée forcée à l’Hôtel-Dieu représente tout le contraire : violence verbale de la part du personnel médical, qui refuse de lui expliquer les procédures ; manœuvres brusques et punitives ; anesthésie forcée. Cette expérience correspond à des pratiques bien documentées ayant eu cours à partir des années 1940 à l’égard des femmes suspectées d’avoir avorté – curetages à vif, remarques désobligeantes et humiliations volontaires dans l’objectif parfois avoué de les punir et de les redresser. Cet épisode n’est d’ailleurs pas le seul moment du récit où la narratrice relève les multiples formes de violence qu’elle subit de la part du personnel médical.

L’événement n’est ni la première œuvre littéraire à aborder l’expérience de l’avortement2 ni le premier récit dans lequel l’écrivaine aborde cet événement. Publié en 2000, le texte revient, vingt-six ans plus tard, sur l’écriture du premier roman publié par l’autrice, Les armoires vides (1974) ; vingt-cinq ans, aussi, après la dépénalisation de l’avortement en France par la loi Veil. Dans L’événement, l’écriture se fait plus clairement autobiographique, en l’absence des risques légaux qui pesaient auparavant sur les autrices osant témoigner publiquement de leur expérience3. Écrit à partir du journal intime que tenait l’autrice à l’époque, le récit est donc raconté par deux voix : celle d’Annie, entre 1963 et 1964, et celle de l’écrivaine revenant sur les événements au moment de l’écriture, de février à octobre 1999. Cette distinction est importante, puisqu’elle suppose deux contextes d’écriture différents – avant la décriminalisation de l’avortement et après celle-ci ; après, aussi, sa prise en charge complète par l’institution médicale.

Si plusieurs études critiques se sont consacrées aux enjeux d’écriture de L’événement4, de la honte5 et du trauma6, peu se sont intéressées au regard posé sur les institutions médicales de l’époque. Pourtant, les interventions médiatiques de l’autrice à propos de son expérience ainsi que sa participation à deux groupes militants pour l’avortement, le comité du MLAC (Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception) et le réseau « Choisir » d’Annecy7, appellent déjà à une lecture de cette dimension de l’œuvre. Curieusement, L’événement est une œuvre fréquemment citée dans le domaine de la sociologie de la médecine et des soins8. Or, dans le champ des études littéraires, cette critique demeure peu investie et la participation active d’Ernaux aux mouvements de résistance pour l’avortement reste méconnue. Il me semble pourtant — et c’est ce qui attirera mon attention — que l’œuvre assume une posture très critique envers l’autorité médicale de l’époque et, surtout, envers l’appropriation par les médecins de la pratique abortive. Car si, au moment des événements racontés dans le récit, l’avortement était une pratique risquée, généralement pratiquée en marge du milieu médical, la période d’écriture et la publication de L’événement surviennent après la consolidation du processus de médicalisation de l’avortement, qui a entraîné « [l]’exclusion de l’avortement de la sphère du quotidien et la division du travail de soins, qui prive les non-médecins d’une maîtrise des opérations techniques9 » et qui a contribué à « une présence accrue de la médecine dans la vie des femmes10 ».

Cet article se propose donc de mettre en lumière la présence d’une critique de la médicalisation de l’avortement dans L’événement d’Annie Ernaux, lu à partir d’une perspective croisant sociologie médicale et anthropologie du soin et de l’avortement. Je pose pour hypothèse que, non seulement le récit met en cause l’autorité médicale en ce qui a trait à l’avortement, mais il remet aussi en question la médicalisation elle-même de l’interruption volontaire de grossesse. En portant attention aux traces de la médicalisation de l’avortement dans l’œuvre ainsi qu’à l’opposition entre deux paradigmes de soin — par les tenants de l’institution médicale et par les femmes non-médecins —, je pourrai non seulement relever le regard critique de la narratrice sur le milieu hospitalier de son époque — patriarcal, classiste et empreint d’un discours eugéniste —, mais également envisager ce passage comme une critique historique de la médicalisation de l’avortement11.

À propos de la médicalisation de l’avortement

Depuis la fin des années 1960, la sociologie et l’anthropologie emploient le terme « médicalisation » pour décrire et pour analyser l’évolution de la place du système médical dans les vies individuelles et dans la société. Comme l’a montré Mélissa Nader, le terme est employé en sociologie avec une certaine ambiguïté définitionnelle12. Dans sa clarification sémantique du terme, Nader retient trois principales catégories de définition du concept. La première tend à désigner l’expansion du domaine médical, ce qui inclut autant « la croissance soutenue des effectifs médicaux et des autres professionnels de la santé13 » que l’accroissement de l’autorité culturelle et scientifique de la figure du médecin. La deuxième catégorie de définitions proposées par Nader regroupe celles se référant à l’extension du champ de compétence de la médecine, c’est-à-dire la « propension de l’institution médicale à prendre en charge un nombre sans cesse croissant de comportements et de processus naturels de la vie14 ». Ainsi — et cette définition est particulièrement importante dans le contexte de l’avortement — la médicalisation peut s’entendre comme « un important processus socioculturel de (re)définition pathologique de nombreux problèmes, comportements et événements non médicaux désormais pris en charge par une juridiction médicale15 ». Ce processus implique autant une professionnalisation des mesures d’interventions auprès de réalités problématiques au détriment de méthodes potentiellement moins invasives qu’un mécanisme d’autorenforcement à l’intérieur duquel « la médecine est entrevue comme la principale et la plus efficace autorité pour prendre en charge ces problèmes16 ». Nous verrons comment cette conception de la médicalisation se déploie plus spécifiquement dans le contexte de l’avortement. Finalement, Nader regroupe sous une troisième catégorie les auteur·rices s’étant intéressé·es à la médicalisation comme reconfiguration pathologique de la vie sociale prenant appui sur l’utopie d’une santé parfaite et sur l’élargissement de la définition de la santé17. Dans le cadre de notre analyse de L’événement, cette dernière conception du terme ne sera pas convoquée.

La médicalisation de l’avortement est un phénomène récent. Comme le rappellent Maud Gelly et Bibia Pavard, dans leur étude croisée des luttes pour l’avortement et pour le dépistage du SIDA en France, « [l]’avortement est un mode de régulation des naissances ancestral qui n’a pas toujours été contrôlé politiquement et médicalement. La période contemporaine se caractérise néanmoins par la pénalisation des pratiques profanes, puis la dépénalisation associée à la médicalisation18 ». En effet, de pratique tolérée par « prohibition indulgente » à une devant être combattue par la mise en place d’un large appareil politique19, l’avortement, au tournant du XXe siècle, est de plus en plus considéré comme une menace à l’État-nation et sa répression passe progressivement par le régime juridico-pénal français, encouragée par la crainte d’une dépopulation. En plus de l’État pénal, cette répression repose sur différentes instances20, notamment la mise en place d’un dispositif de surveillance prénatal21 au courant du XXe siècle, mais également le concours de différents acteurs : gendarmes22, sages-femmes, assistantes sociales et médecins23. Selon des points de vue législatif, technique et politique, la deuxième moitié du XXe siècle est très mouvementée en ce qui a trait à l’avortement. Au moment des événements racontés dans L’événement, non seulement la pratique de l’avortement est interdite et risquée d’un point de vue juridique, elle l’est aussi d’un point de vue sanitaire, bien qu’elle soit en voie d’une sophistication progressive24. L’avortement est, à l’époque, généralement pratiqué clandestinement, le plus souvent par des personnes ayant peu d’expérience sur le plan médical25, avec des procédés mécaniques connus depuis plusieurs siècles, rendus plus communs avec le développement et la diffusion de savoirs et de techniques obstétriques26 ainsi qu’avec l’arrivée des antibiotiques. Puis, à la fin des années 1960 et au début de la décennie 1970, dans la foulée de la libéralisation de la contraception (1965), la répression pénale de l’avortement fait place à une certaine tolérance, ce qui favorise une mobilisation plus large pour la légalisation de l’avortement27 et ce qui permet la création de nouveaux groupes militants, dont certains intégreront à leurs pratiques des avortements, notamment le GIS (Groupe Information Santé), le groupe Choisir et le MLAC (Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception).

Au début des années 1970, le GIS popularise la méthode Karman, c’est-à-dire une technique d’avortement par aspiration beaucoup moins risquée que les techniques mécaniques existant jusqu’alors, puisqu’elles ne nécessitent plus de curetage. Ainsi, de plus en plus de « profanes28 », c’est-à-dire des personnes sans formation médicale, pratiquent des avortements au sein de réseaux militants (principalement certains MLAC et le GIS). C’est dans ce cadre que le caractère médical de l’avortement devient un terrain de luttes au sein même des groupes militants29. Comme l’a montré Lucile Ruault dans ses travaux sur la pratique d’avortements dans les MLAC, ces réseaux rassemblaient autant des professionnels de la santé que des militantes aux conceptions et aux objectifs différents, ce qui suscitait plusieurs tensions. Ultimement, la décriminalisation de l’avortement a consolidé sa médicalisation, comme le résume Ruault :

En s’appropriant, au nom de la sécurité sanitaire, la pratique abortive, puis en formalisant, au nom de la stratégie politique, une expertise valable aux yeux du corps médical et des décideurs politiques, le corps médical engagé a ignoré la critique émanant de femmes profanes. En effet, certains collectifs de non-médecins recherchaient, d’une part, l’intrication de la technique et du soin et, d’autre part, une pratique collective maîtrisée entre femmes « ordinaires » pour l’accès à l’autodétermination de leur corps (polyvalence des tâches, contrôle mutuel, implication du corps et des affects des militantes avorteuses, participation de l’avortante qui définit le rythme de l’acte, etc.). Autrement dit, ces militantes s’employaient continûment à « dé-sophistiquer » le travail abortif pendant qu’il se technicisait hors puis en institution médicale30.

Ultimement, l’avortement « domestique » s’est vu totalement imbriqué au sein de l’institution médicale en devenant l’interruption volontaire de grossesse (IVG) médicalisée qu’il est aujourd’hui. Ce faisant, comme le souligne Ruault, la pratique militante des avortements a actualisé l’encadrement social des corps des femmes via la médecine31, contrairement à la volonté première de certaines femmes et des mouvements eux-mêmes. Et bien que des MLAC dissidents aient poursuivi, après la loi Veil, la pratique des avortements clandestins, espérant échapper à cette médicalisation et protéger leur savoir-faire, s’appuyant sur une conception de la pratique comme acte de liberté32, l’avortement demeure aujourd’hui, dans les pays où il est permis par la loi, un acte médical.

La médicalisation à l’œuvre dans L’événement

Avant d’interroger dans quelle mesure L’événement fait écho aux tensions du dernier tiers du XXe siècle à propos de la place de l’institution médicale dans la pratique de l’avortement, observons d’abord comment le texte donne à lire sa médicalisation. La trace la plus évidente d’un tel processus, pour reprendre le triptyque définitionnel de Mélissa Nader, concerne l’expansion du corps médical. Dans le récit, le corps médical est effectivement omniprésent, ce qui est probablement lié au développement et à la diversification de la discipline, mais aussi au milieu universitaire dans laquelle la narratrice évolue. Lors de sa quête pour obtenir une interruption de grossesse, la narratrice rencontrera quatre médecins différents, une étudiante en médecine, deux infirmières en plus d’une aide-soignante, Mme P.-R., qui pratiquera l’avortement. De manière moins évidente, mais sans doute plus importante pour notre analyse, le récit témoigne de l’extension du champ de compétences de la médecine (la deuxième catégorie de définitions selon Nader), mais également de ses conséquences dans le contexte spécifique de la grossesse et de l’avortement.

Le récit s’ouvre et se termine, en excluant l’épilogue, dans un cabinet de médecin : celui de la clinique de dépistage du SIDA, au tout début, et celui où travaille Annie, la narratrice, pour rembourser l’argent emprunté pour son avortement. Le premier réflexe de la narratrice, lorsqu’elle comprend que ses règles ne reviendront pas, est de prendre un rendez-vous chez le gynécologue, le docteur N33. Celui-ci lui confirme son état et lui envoie dès le lendemain un certificat de grossesse : « Accouchement de : Mademoiselle Annie Duchesne. Prévu le : 8 juillet 1964. J’ai vu l’été, le soleil. J’ai déchiré le certificat. » (E, 276) Le certificat de grossesse revêt une importance particulière dans le contexte de la médicalisation, puisqu’il est lié au développement, au courant du XXe siècle en France et plus particulièrement sous le régime de Vichy, d’un « gouvernement des grossesses ». Fabrice Cahen le définit comme un « système institutionnel […] mettant en jeu des outils d’action biopolitique diversifiés (consultations médicales, prestations financières incitatives mais conditionnelles, intervention socio-sanitaire)34 » visant « à la fois [à] soumettre les populations à la médicalisation du processus gestationnel et [à] assurer l’acceptation de la maternité chez celles qui la refusaient ou ne l’assumaient pas dès les premiers instants35 ». Le certificat de grossesse participe dès lors non seulement à une certaine pathologisation du corps enceinte — qui doit maintenant être soumis aux examens médicaux — mais aussi à une entreprise de surveillance et de contrôle des corps par l’État. Le choix de déchirer le certificat est d’autant plus significatif ; il marque autant la volonté d’Annie d’avorter que sa rupture avec l’appareil étatique.

La destruction du certificat médical représente aussi le début de la quête de la narratrice pour obtenir un avortement. Lorsqu’elle mentionne pour la première fois son désir d’interrompre sa grossesse, elle fait d’abord référence à une certaine tradition :

Depuis l’adolescence, j’avais accumulé des récits, lus dans des romans, apportés par la rumeur du quartier dans les conversations à voix basse. J’avais acquis un savoir vague sur les moyens à utiliser, l’aiguille à tricoter, la queue de persil, les injections d’eau savonneuse, l’équitation — la meilleure solution consistant à trouver un médecin dit « marron » ou une femme au joli nom, une « faiseuse d’anges », l’un et l’autre très coûteux mais je n’avais aucune idée des tarifs. (E, 280)

Bien qu’elle montre une certaine connaissance de techniques ancestrales d’interruption de grossesse (aiguilles, injections, infusions, chutes), ce sont rapidement des moyens plus modernes qui sont ultimement envisagés : l’avortement avec l’aide d’un professionnel de la santé (les faiseuses d’anges étant souvent des sages-femmes ou des femmes liées de près ou de loin à l’institution médicale). C’est ce qui lance, dans le récit, la « chasse aux adresses36 », c’est-à-dire la recherche d’un médecin qui voudra bien l’aider. Tout au long du récit, la narratrice essuie de multiples refus de la part de ces professionnels de la santé à qui elle fait part, à demi-mot, de son désir de « faire revenir les règles » (E, 276). Désespérée, errant de quartier en quartier et de plus en plus loin de la cité universitaire, elle n’a cependant pas d’autre piste de solution. Comme le souligne Nader :

La médicalisation de la vie accorde par le fait même à la médecine un droit d’accès quasi absolu aux domaines les plus tabous de l’existence humaine […]. Isolés avec leurs problèmes et préoccupations personnels, les patients ont tendance à considérer les professionnels médicaux comme les seuls à qui pouvoir se confier37.

Or, dans le contexte de l’avortement clandestin, l’institution médicale n’est pas non plus une issue possible — cette option est même risquée, étant donné son lien avec l’appareil de répression de la pratique. Cette proximité est d’ailleurs soulignée lorsque la narratrice cherche à obtenir par elle-même un moyen d’avorter :

À la bibliothèque j’ai cherché dans le fichier au mot « avortement ». J’en ai sorti deux, Les archives médico-chirurgicales et La revue d’immunologie. J’espérais trouver des renseignements pratiques mais les articles ne parlaient que des suites de l’« avortement criminel », et celles-ci ne m’intéressaient pas. (E, 283)

Les savoirs librement diffusés à propos de l’avortement appartiennent ici au domaine purement médical. Or, étant complètement imbriqués à la loi, ils ne se révèlent d’aucune utilité pour la narratrice. Comme le précise Lucile Ruault, « [l]a lente perte d’influence des méthodes traditionnelles, corrélative de la médicalisation, tout en rendant l’avortement pensable et définissable, ôte aux femmes des marges d’autonomie38 ». L’avortement, tel que pratiqué par les femmes depuis des siècles, semble au contraire échapper à la scripturalité, relevant plutôt d’une tradition orale à laquelle la narratrice peine à avoir accès, tout en demeurant un secret. En témoignent les nombreux euphémismes employés par la narratrice pour désigner ce qui lui arrive : « faire revenir les règles » (E, 276), « faire passer le malheur » (E, 299), qui sont autant des expressions populaires rapportant l’avortement au tabou, à « une chose qui n’avait pas de place dans le langage » (E, 291). Toutefois, la chercheuse Carla Robison, qui a comparé la représentation du tabou de l’avortement dans l’œuvre d’Ernaux à la circulation réelle de cette pratique dans la littérature d’avant la loi Veil, nuance cette affirmation :

avant la légalisation de l’avortement, la littérature ne serait pas tant muette qu’entravée. Et ce musellement de la littérature sur l’avortement est décelable à deux niveaux. Au niveau de l’écriture, l’avortement est souvent condamné à l’ellipse ou à l’euphémisme. Au niveau de la diffusion des œuvres, leur circulation a été limitée, ce qui a entravé leur transmission. Tout ceci explique donc les maigres trouvailles d’Annie Ernaux en bibliothèque dans les années 1960 et ses découvertes littéraires plus tardives39.

Encore une fois, le corps médical apparaît comme l’unique autorité compétente et comme le seul interlocuteur possible en matière d’avortement, celui-ci envisagé comme un acte appartenant au domaine médical, en dépit de sa pratique historique réelle.

Dans L’événement, la médicalisation de la grossesse et de l’avortement ainsi que la force de l’appareil répressif compliquent donc la recherche de la narratrice et rendent son avortement lui-même plus dangereux, tout en l’isolant de méthodes traditionnelles pour interrompre sa grossesse et, surtout, d’un réseau. Bien qu’elle tente elle-même d’avorter, à l’aide d’aiguilles à tricoter, après une série d’échecs auprès des différents médecins qu’elle rencontre, elle n’y parvient pas : « Je me suis rendu compte que je n’y arriverais pas seule. J’étais désespérée par mon impuissance. » (E, 291) C’est plutôt un réseau de femmes (réelles et imaginaires) qui l’aideront d’une manière ou d’une autre dans sa quête40. Ainsi, L. B., une étudiante, lui donnera le numéro de téléphone de Mme P.-R., la « faiseuse d’anges », et lui prêtera l’argent pour la payer. Celle-ci « apparaît […] comme la première des femmes qui se sont relayées auprès [d’elle], ces passeuses dont le savoir, les gestes et les décisions efficaces [l]’ont fait traverser, au mieux, cette épreuve » (E, 295). Afin de saisir pleinement la présence d’un discours critique sur la médicalisation de l’avortement dans l’œuvre, je m’intéresserai maintenant à ce réseau et surtout à la manière dont le texte construit une opposition entre deux systèmes de soin : celui de l’institution médicale, fortement patriarcale, et celui constitué d’un réseau de femmes opérant clandestinement. Ceux-ci se distinguent évidemment d’une multitude de façons, mais je me concentrerai ici sur deux aspects principaux, soit leurs rapports respectifs à la loi, ainsi qu’aux paradigmes des soins prodigués eux-mêmes.

Juger par rapport à la loi, juger la loi

Dans L’événement, le rapport des médecins à la loi est très différent de celui des femmes non-médecins qui offrent du soutien — et même des soins — à Annie. Rappelons d’emblée que les médecins (et autres professionnels de la santé) sont soumis à un niveau de risque différent des profanes, ce qui est souligné à de multiples reprises dans le texte. Une citation, au début du récit, tirée du Nouveau Larousse Universel de 1948, rappelle les conséquences auxquelles s’exposent tous ceux et celles suspecté·e·s d’avoir pratiqué, subi, favorisé ou incité à subir un avortement, c’est-à-dire des amendes et l’incarcération, et surtout, pour les médecins, les sages-femmes et les pharmaciens, « la privation définitive ou temporaire d’exercer leur profession » (E, 278). Ainsi, l’appareil législatif réprimant l’avortement paraît, à plusieurs reprises, aller de pair avec l’institution médicale. C’est d’ailleurs lorsqu’elle se réfère aux médecins que la narratrice mentionne le plus souvent la loi. Après avoir tenté — sans succès — d’obtenir un avortement dans un cabinet du Boulevard de l’Yser, celle-ci exprime une méfiance quant à leur conscience morale :

Les filles comme moi gâchaient la journée des médecins. Sans argent et sans relations — sinon elles ne seraient pas venues échouer à l’aveuglette chez eux —, elles les obligeaient à se rappeler la loi qui pouvait les envoyer en prison et leur interdire d’exercer pour toujours. Ils n’osaient pas dire la vérité, qu’ils n’allaient pas risquer de tout perdre pour les beaux yeux d’une demoiselle assez stupide pour se faire mettre en cloque. À moins qu’ils n’aient sincèrement préféré mourir plutôt que d’enfreindre une loi qui laissait mourir les femmes. Mais tous devaient penser que, même si on les empêchait d’avorter, elles trouveraient bien un moyen. En face d’une carrière brisée, une aiguille à tricoter dans le vagin ne pesait pas lourd. (E, 286)

Les « filles comme moi », soit les femmes et les filles de classe sociale inférieure : le texte souligne souvent les dynamiques hiérarchiques qui sous-tendent les relations entre les différents personnages. La narratrice est effectivement originaire d’une « famille d’ouvriers et de petits commerçants » (E, 280) et cette réalité est pour elle liée à la situation dans laquelle elle se retrouve, c’est-à-dire enceinte, sans protection sociale, « [s]ans argent et sans relations » (E, 286) pour avorter. Est soulignée ici l’existence de disparités d’accès à l’avortement entre les classes sociales plus défavorisées et celles plus aisées, qui pouvaient plus facilement obtenir des avortements à l’étranger. Surtout, le passage critique l’incapacité des médecins à résister à une loi qu’ils savaient probablement injuste et dangereuse, et attribue leur manque de responsabilité morale à leur désir de préserver leur carrière et leur statut.

De même, après s’être fait poser une sonde intra-utérine, destinée à provoquer l’avortement, la narratrice contacte de nouveau le docteur N., qui refuse de la faire venir à son cabinet et lui recommande, sans le prescrire et à demi-mot, du Masogynestril, un médicament contre les douleurs utérines. Cette fois, c’est la voix de l’écrivaine des années après l’événement — mise entre parenthèses afin de marquer la coexistence des deux époques — qui s’imagine le dilemme moral vécu par le médecin :

(Je ne pouvais pas l’imaginer — comme je suis capable de le faire maintenant — brusquement envahi de sueur à son bureau en entendant cette voix de fille annonçant qu’elle se promène depuis trois jours avec une sonde dans l’utérus. Figé par le dilemme. S’il acceptait de la voir, la loi l’obligeait à lui retirer aussitôt cet engin et à lui faire continuer la grossesse dont elle ne voulait pas. S’il refusait, elle risquait d’en mourir. Il n’y avait rien de bon à choisir et il était seul. Donc, du Masogynestril.) (E, 306)

L’autrice exprime ici une certaine compassion envers le gynécologue et, sans doute, une meilleure compréhension des enjeux pesant alors sur lui. Surtout, elle le montre comme complètement soumis à la loi — il est pour lui impossible d’en faire abstraction et d’effectuer des gestes assurant sa sécurité et respectant en même temps son autonomie corporelle. La recommandation sera par ailleurs inutile : sans ordonnance, la narratrice ne peut obtenir le médicament.

Par-dessus tout, c’est donc la faiblesse morale des médecins rencontrés par la narratrice qui se voit soulignée dans le texte, eux qui se montrent incapables de se soustraire à la loi, qui, elle, apparait en trame de fond de L’événement :

Elle [la loi] était partout. […] Dans l’impossibilité absolue d’imaginer qu’un jour les femmes puissent décider d’avorter librement. Et, comme d’habitude, il était impossible de déterminer si l’avortement était interdit parce que c’était mal, ou si c’était mal parce que c’était interdit. On jugeait par rapport à la loi, on ne jugeait pas la loi. (E, 286)

Ici, la puissance de l’appareil répressif tissé contre l’avortement est nette. Outre ses dispositions légales et pénales, celui-ci est maintenu et renforcé par les gestes et les perceptions du corps social, qui modèle son interprétation morale de l’avortement sur la loi elle-même. Le texte rejoint ici les conclusions de Cahen à propos du fonctionnement des politiques répressives françaises en matière d’avortement : « La loi apparaît bien comme un discours social, et de ce fait co-productrice (et non simple sous-produit) de la morale dominante41. » Autrement dit, la force de la répression tient en sa capacité à intégrer le discours social et s’y ériger en tant que barème moral. L’événement met en lumière et critique la manière dont le corps médical s’est lui-même accaparé et s’est aligné sur ce discours, au détriment de l’autonomie corporelle et de la sécurité des femmes.

Pourtant, plusieurs femmes dans l’œuvre se montrent aptes à faire abstraction de la loi et agissent comme des forces subversives. L. B. (qui met Annie en contact avec l’avorteuse), O. (la voisine et confidente inattendue de la narratrice, qui sera présente le soir de sa fausse couche) et Mme P.-R agissent à des degrés différents d’infraction et se mettent en danger pour aider la narratrice. Même Sœur Sourire, une religieuse dont la chanson populaire accompagne Annie dans sa quête pour un avortement, deviendra par après une figure de rupture avec la société, en quittant les ordres pour devenir une « défroquée plus ou moins lesbienne, alcoolique » (E, 284) à laquelle la narratrice s’identifiera. De manière plus importante, Mme P.-R., la « faiseuse d’anges », euphémisme français pour désigner l’avorteuse clandestine42, pose une sonde abortive à la narratrice en dépit des risques auxquels elle s’expose. Comme les médecins, elle travaille dans le domaine de la santé (elle est aide-soignante) et risque de perdre son emploi à la clinique (d’autant plus que c’est là où elle se procure le matériel nécessaire aux avortements), en plus de ne pas bénéficier du statut social et économique de ces derniers43. Malgré tout, elle contourne la loi et pratique dans la clandestinité — le texte nous laisse comprendre qu’elle a ainsi aidé un grand nombre de femmes. La narratrice, elle, peine à saisir ses motivations :

Plus tard, en me rappelant ses yeux clignotant rapidement, sa lèvre inférieure qu’elle rentrait et mâchouillait par intervalles, quelque chose d’imperceptiblement traqué en elle, je penserai qu’elle aussi avait peur. Mais, de la même façon que rien n’aurait pu m’empêcher d’avoir un avortement, rien ne pouvait l’arrêter d’en faire. À cause de l’argent naturellement, peut-être aussi d’un sentiment d’être utile aux femmes. Ou encore, pour elle qui vidait à longueur de journée les bassins des malades et des accouchées, la satisfaction secrète d’avoir, dans son deux-pièces, passage Cardinet, le même pouvoir que les médecins qui lui disaient à peine bonjour. Il fallait donc prendre cher, pour les risques, pour ce savoir qui ne serait jamais reconnu et la honte qu’on aurait d’elle ensuite. (E, 300)

Malgré la valeur monétaire que peut lui rapporter sa pratique clandestine, Mme P.-R. risque beaucoup pour effectuer dans l’ombre un travail auquel est attribué peu de valeur sociale ou morale. La narratrice attribue ici la force subversive de l’avorteuse à son désir de renverser la hiérarchie de pouvoir (et de classe) qui la sépare des médecins qu’elle côtoie. Aide-soignante, son travail quotidien appartient effectivement « aux marges du processus thérapeutique44 » et est de faible valeur sociale et médicale45. La narratrice s’identifie à l’avorteuse : leurs gestes, effectués dans l’illégalité, se posent en résistance au système légal, moral et, surtout, patriarcal à l’intérieur duquel elles évoluent. Par là, elles cherchent à regagner un certain pouvoir : Annie, en regagnant le contrôle de son corps, elle qui était plus tôt « désespérée par [s]on impuissance » (E, 291) ; Mme P.-R., en pratiquant avec « le même pouvoir que les médecins » (E, 300). Dans les deux cas, ce subvertissement passe par un retrait de l’institution médicale et par l’investissement d’une tradition en quelque sorte secrète qui est celle de la « longue cohorte de femmes » (E, 280) ayant avorté avant elle.

Au moment de l’écriture, l’écrivaine souligne encore une fois le caractère subversif des avorteuses et leur capacité à agir par nécessité. Alors qu’une crise de réfugiés kosovars fait les manchettes en France et en Angleterre, elle trace un lien direct entre les passeurs de migrants et les avorteuses. Ce geste très ernausien tend à universaliser les expériences humaines : « On pourchasse les passeurs, on déplore leur existence comme il y a trente ans celle des avorteuses. On ne met pas en cause les lois et l’ordre mondial qui l’induisent. Et il doit bien y avoir, parmi les passeurs d’immigrés, de plus réguliers que d’autres. » (E, 305) Les passeurs de migrants font aussi « passer le malheur » (E, 299) — les deux rôles ont certainement une proximité langagière, « faire passer le malheur » étant un euphémisme pour « avortement ». Surtout, ces passeurs et passeuses agissent par nécessité et sauvent des vies tout en risquant d’être eux-mêmes punis pour un ordre mondial injuste. Le parallèle tracé entre les deux crises contribue à ériger l’avorteuse en tant que figure de résistance, capable de juger de la légitimité d’une loi et de la contourner au besoin — par opposition à la plupart des médecins du récit, qui contribuent plutôt à maintenir en place un système mettant les femmes en danger.

Des enfants de l’amour aux enfants de l’eau

En plus d’entretenir un rapport différent à la loi et à la prise de risques, les avorteuses et les médecins opèrent dans deux paradigmes de soin distincts. Alors que les premières s’engagent plus volontiers dans une véritable « sollicitude », comme nous les verrons plus loin, au point de se mettre elles-mêmes à risque, les seconds sont plus hésitants à contourner le cadre légal et professionnel définissant leur pratique. Ceci ne veut cependant pas dire qu’ils ne mettent pas, ce faisant, de l’avant une conception morale qui leur est propre, et ce, au détriment de la qualité des soins. Au contraire, certains médecins endossent volontiers un rôle plus paternaliste en cherchant à éduquer, voire à corriger Annie pour ce qu’ils perçoivent comme une faute. C’est par exemple le cas du docteur N. qui, en lui confirmant sa grossesse, énonce un proverbe : « Sur le pas de la porte, il souriait jovialement, “les enfants de l’amour sont toujours les plus beaux”. C’était une phrase affreuse. » (E, 276) Ce proverbe se réfère probablement à l’ancienne croyance médicale selon laquelle les enfants nés d’une relation amoureuse — y compris et peut-être plus spécifiquement ceux nés hors d’une relation conjugale — seraient physiquement plus avantagés46. Tel que l’a relevé l’historienne Anne Carol, ces croyances prennent racine dans une conception eugénique de la procréation47, très répandue dans les manuels et dans les encyclopédies médicales de la première moitié du XIXe siècle. Selon cette spécialiste de l’eugénisme, certains médecins allaient vraisemblablement jusqu’à conseiller aux futurs parents de recréer une atmosphère amoureuse propice à la fabrique de beaux enfants48. Dans le contexte de la médicalisation, il semble que le proverbe, dont la forme même vise à énoncer une vérité supposée, témoigne du rôle moralisateur que prennent les médecins dans l’œuvre et que le récit cherche à mettre à mal.

Le rôle « d’éducation morale » du médecin est à comprendre en lien avec le processus de médicalisation. Celui-ci, comme le souligne Mélissa Nader, serait chez les auteur·rices qu’elle étudie « l’un des principaux outils de contrôle social développé dans les sociétés modernes, et plus particulièrement depuis le milieu du XXe siècle49 ». Les travaux de Cahen à propos de la maltraitance médicale des femmes suspectées d’avoir avorté donnent une idée de la manière avec laquelle le corps médical pouvait exercer un tel contrôle. Ils soulignent que, malgré l’évolution vers une action moins répressive de l’État après le régime de Vichy (1940-1944), le nombre de violences médicales recensées semble se maintenir, sinon augmenter. Pour lui, dans ce contexte, « le corps médical aurait pu être amené à s’arroger un pouvoir de sanction avec d’autant plus de bonne conscience qu’un rôle de redressement moral lui était pleinement reconnu50 ». Ce « redressement moral » pouvait prendre différentes formes : outre les humiliations verbales — particulièrement envers les « filles-mères51 » — des médecins revendiquaient le refus des soins, la ségrégation hospitalière (envoyer les femmes suspectées d’avoir avorté en chirurgie plutôt qu’en maternité, par exemple), et même le « curetage à vif52 », un soin essentiel pour éviter les infections post-abortum, mais réputé douloureux. Soulignons par ailleurs que, pour Cahen, l’ampleur de cette hostilité médicale a pu significativement aggraver les dégâts sanitaires de l’avortement clandestin, en retardant, en diminuant la qualité ou en empêchant même la prestation de soins53.

Cette conception du médecin comme redresseur est d’autant plus évidente dans l’œuvre lorsque Annie rencontre un deuxième médecin, le généraliste du boulevard de l’Yser. De plus en plus désespérée, elle le supplie de « [lui] faire revenir les règles, à tout prix » (E, 285). Sans répondre, il « s[e] lanc[e] dans la diatribe habituelle contre les hommes qui abandonnent les filles après avoir pris leur plaisir » et lui « prescrit des ampoules de calcium et des piqûres d’œstradiol » (E, 285). Ici, le médecin ne refuse pas seulement de se mettre à risque en pratiquant un acte proscrit ; il endosse volontiers un rôle d’éducation en se permettant d’exprimer une opinion, accusant peut-être, par la bande, la narratrice d’avoir fait preuve de naïveté, d’être tombée dans un piège. Et surtout, les ampoules et les piqûres prescrites par le médecin ne permettront pas de faire « revenir les règles » (E, 285) : au contraire, elles visent plutôt à prévenir les fausses couches. Encore une fois, le médecin apparaît comme une figure devant endosser un rôle d’éducation morale et de protection de l’ordre public.

C’est cependant la nuit de la fausse couche que le rôle de redresseur moral du médecin est le plus apparent. Après le déclenchement de l’avortement, induit par la sonde posée par Mme P. -R., Annie se résout à demander l’aide au médecin de la cité universitaire où elle réside, inquiète de la quantité de sang qu’elle perd. Or, le médecin prend Annie en charge avec violence :

Il s’est assis sur mon lit et il m’a saisi le menton : « Pourquoi as-tu fait ça ? Comment as-tu fait ça, réponds ! » Il me fixait avec des yeux étincelants. Je le suppliais de ne pas me laisser mourir. « Regarde-moi ! Jure-moi que tu ne le feras plus ! Jamais ! » À cause de ses yeux fous, j’ai cru qu’il était capable de me laisser mourir si je ne jurais pas. Il a sorti son bloc d’ordonnances, « tu vas aller l’Hôtel-Dieu ». J’ai dit que je préférais aller dans une clinique. Fermement, il a répété « à l’Hôtel-Dieu », me signifiant que la seule place d’une fille comme moi était à l’hôpital. Il m’a demandé de lui payer la visite. Je ne pouvais pas me lever, il a ouvert le tiroir de mon bureau et il a pris l’argent dans mon portemonnaie. (E, 310)

Dans un mélange de violences physique et verbale, il force la narratrice à se repentir et se montre prêt à la laisser mourir si elle n’abjure pas. La prise en charge est ici très clairement punitive. Annie se voit dépossédée de son propre corps — ici pathologisé — par le médecin qui ne lui laisse pas la liberté de choisir dans quelle institution médicale elle ira, dépossession accentuée par la transaction monétaire qu’il lui impose. À la violence de genre s’ajoute une violence de classe, le médecin posant sa pratique comme une sphère sacrée, imperméable aux demandes et aux supplications de la narratrice. La forçant à jurer, il cherche peut-être ici à punir Annie non seulement d’avoir contrevenu à la norme sociale (et à la loi) en se faisant avorter, mais aussi de « s[’être] confié[e] à des profanes usurpant le pouvoir médical des praticiens institutionnels54 ».

Envoyée de force à l’Hôtel-Dieu plutôt qu’en clinique, la narratrice n’échappe donc pas à sa prise en charge par un système visant à la soigner, mais également à la redresser. Toute son expérience hospitalière est, ce soir-là, teintée de violence :

Dans la salle d’opération, j’ai été nue, les jambes relevées et sanglées dans des étriers, sous une lumière violente. Je ne comprenais pas pourquoi il fallait m’opérer, il n’y avait plus rien à me retirer du ventre. J’ai supplié le jeune chirurgien de me dire ce qu’il allait me faire. Il s’est planté devant mes cuisses ouvertes, en hurlant : « Je ne suis pas le plombier ! » Ce sont les dernières paroles que j’ai entendues avant de sombrer dans l’anesthésie. (E, 311)

Complètement exposée à une lumière elle-même violente, la narratrice n’a plus aucun contrôle sur son corps et s’en voit complètement dépossédé. Elle doit se résoudre à supplier le médecin pour obtenir de l’information (elle écrira plus loin avoir eu peur de subir une ovariectomie [E, 312]), ce qui lui est brutalement refusé. La phrase balancée par le chirurgien vient marquer une séparation nette entre lui et elle ; il est le détenteur du savoir médical et n’a aucune obligation ni intérêt à le partager avec elle. C’est bel et bien une hiérarchie de classe qui est ici renforcée — le médecin paraîtra plus tard honteux, non pas de la violence de ses gestes, mais parce qu’il ne savait pas qu’elle était « de son monde à lui » (E, 313), c’est-à-dire étudiante, en voie d’accéder à la bourgeoisie. Ainsi, ce chirurgien, tout comme la plupart des médecins dans le récit, inscrit sa pratique dans une conception où le travail du soignant est purement de traiter, de guérir, de corriger les troubles, de répondre à un besoin. Même si, comme je l’ai montré, ceux-ci s’arrogent un certain devoir moral (éduquer, corriger) à l’intérieur de leur pratique thérapeutique, ils se montrent moralement incompétents — pour reprendre une dimension très investie par les théories liées à l’éthique du care (ou de la sollicitude). Un véritable prendre soin dépasse la simple réponse technique à un besoin — il s’agit d’une activité morale, dans laquelle la personne soignante engage une responsabilité envers la personne soignée et lui offre les conditions d’éprouver sa dignité55. Or, dans L’événement, les médecins cherchent davantage à « guérir » (cure) qu’à « soigner » (care) et mettent leur savoir médical au service de la préservation de l’intégrité du système politique et médical auquel ils appartiennent plutôt qu’à la préservation de la dignité de la patiente.

Du côté de l’entre-soi féminin qui se tisse dans le récit, le paradigme de soins est tout autre. Plutôt que d’endosser un rôle de redressement moral, les femmes du récit se montrent généralement plus aptes à laisser leur jugement de côté afin de respecter l’autonomie de leurs patientes. Ainsi, les mots de Mme P.- R., lors de la pose de la sonde, sont semblables à ceux « retrouvés ensuite dans des récits de femmes qui avortaient clandestinement, comme s’il ne pouvait y avoir, à ce moment-là, que ces mots de la nécessité et, parfois, de la compassion » (E, 302). Là où les paroles des médecins marquent le contrôle qu’ils exercent sur le corps de la narratrice, celles des femmes avortées/avorteuses portent l’injonction « d’aller jusqu’au bout » (E, 302) : « il faut bien que je fasse mon travail » (E, 302). En ce sens, L’événement reconduirait cette dichotomie entre médecin et avorteuse étudiée par Carla Robison dans les récits d’avortement français parus entre 1920 et 1975, pour qui « les figurations littéraires du personnel abortif ont […] contribué à la construction d’imaginaires qui sont tout sauf de simples “reflets” des réalités sociales56 ». À la carrière des médecins s’oppose le travail de la faiseuse d’anges, pour qui le respect de la volonté des femmes est la seule finalité.

Ceci est d’autant plus flagrant chez O., une « bourgeoise catholique, respectant les enseignements du pape sur la contraception » (E, 292) qui devient rapidement sa confidente. Si Annie émet, au départ, des doutes sur ses motivations à connaître ses secrets, elle est éventuellement contredite, car O. joue ultimement un rôle fondamental dans le déroulement de la nuit de son avortement :

Par ses croyances et son idéal bourgeois, O. n’était pas préparée à couper le cordon d’un fœtus de trois mois. À l’heure qu’il est, peut-être se rappelle-t-elle cet épisode comme un désordre inexplicable, une anomalie dans sa vie. Peut-être condamne-t-elle les IVG. Mais c’est elle, dont je revois la petite figure rechignée en pleurs, elle seule qui était à côté de moi, cette nuit-là, dans le rôle improvisé d’une sage-femme, chambre 17, de la cité des filles. (E, 309)

Agissant à titre de profane, n’ayant aucune formation médicale, ni même de motivation idéologique à aider la narratrice dans sa situation, O. est poussée par cette même nécessité qui semble animer les femmes du récit. Ses propres croyances politiques et religieuses ne l’empêchent pas de traiter Annie avec sollicitude et de partager avec elle l’intensité de cet épisode, idée renforcée par l’usage du « nous » de la narration : « O. s’assoit sur le tabouret, elle pleure. Nous pleurons silencieusement. » (E, 309) Ainsi, après l’expulsion du fœtus, O. l’aide à couper le cordon ombilical et à l’envoyer à la toilette. Et bien qu’elles « ne sa[chent] pas quoi faire », comme il est mentionné à deux reprises (E, 308 ; 309), les événements de la nuit prennent éventuellement la forme d’un rituel improvisé : « C’est une scène sans nom, la vie et la mort en même temps. Une scène de sacrifice. » (E, 309) Par tâtonnements, devant la nécessité de la situation, les deux femmes parviennent à passer au travers de l’épreuve presque naturellement : « Les gestes de la nuit se sont faits tout seuls. Il n’y en avait pas d’autres à faire ce moment-là. » (E, 309) L’insistance sur la dimension « naturelle » de l’avortement met à mal sa conception comme un acte immoral, mais aussi comme acte purement médical. Et même si ces gestes ne préviennent ultimement pas Annie de ses risques sanitaires, ce passage du récit donne à lire une autre manière de soigner. Sans avoir les compétences techniques pour accompagner Annie dans cette épreuve, O. fait preuve d’une grande compétence morale — du point de vue du care, cet épisode est le double inversé de son passage au bloc opératoire, quelques heures plus tard.

Pour la narratrice, la nuit de son avortement se divise en deux parties, séparée par l’arrivée du médecin de garde. Or, ce sont deux systèmes de valeur et de soin qui se succèdent : celui d’un soin entre femmes, marqué par la proximité, l’absence de jugement et la nécessité ; celui du milieu hospitalier, caractérisé par le savoir technique, mais aussi par la hiérarchie, par la violence et par sa prétention au redressement moral. Ce passage de l’un à l’autre pourrait bien constituer un topos des récits d’avortement illégal, Carla Robison ayant observé une tendance très similaire dans son corpus :

Cette transition d’une praticienne clandestine à un praticien institutionnel est alors décrite […] comme le passage d’un monde du soin à un autre. Tandis que ces femmes au pied de la mort se tournent vers la médecine institutionnelle en espérant être sauvées, leurs espoirs se heurtent vite à la violence d’un personnel médical furieux de devoir réparer des manœuvres illégales57.

Or, dans le contexte post-Veil dans lequel a été écrit L’événement, il importe de s’interroger sur ce que permet cette représentation du passage entre les deux systèmes de soin. En parlant de la nuit durant laquelle elle est passée de l’entre-soi féminin à l’hôpital, la narratrice dit ceci : « D’expérience pure de la vie et de la mort, elle est devenue exposition et jugement. » (E, 310) Serait-il possible que soit condensée, dans cette phrase, une critique plus large de la médicalisation de l’avortement lui-même ? Il me semble que le récit traumatique du passage des soins clandestins aux soins hospitaliers pourrait effectivement faire plus largement référence au processus par lequel le milieu médical s’est progressivement approprié une pratique traditionnelle et originalement non médicale. L’événement met de l’avant l’existence d’une forte solidarité entre femmes, qui se pose en contraste avec la violence qui marque presque toutes ses interactions avec le corps médical. En note, pour qualifier la fascination que montrent « toujours » (E, 317) les hommes du récit dans son souvenir, lorsqu’elle leur raconte son avortement, l’écrivaine ajoute :

Et que j’ai reconnue aussitôt, immense, chez John Irving, dans son roman L’œuvre de Dieu, la part du Diable. Sous le masque d’un personnage, il regarde mourir les femmes dans des avortements clandestins atroces, puis les avorte proprement dans une clinique modèle ou élève l’enfant qu’elles abandonnent après l’accouchement. Rêve de matrice et de sang où il s’adjuge et réglemente le pouvoir de vie et de mort des femmes. (E, note 1 de la page 317)

Cruauté, pouvoir démesuré autant dans la clandestinité que dans la légitimité, c’est bien l’appropriation par le médecin du corps des femmes, de leurs capacités reproductives, de leur vie qui sont critiquées en bloc ici (ainsi qu’une certaine représentation littéraire de l’avortement). Par l’opposition entre deux systèmes, celui de l’entre-soi féminin et clandestin, et celui du système médical hospitalier, j’entrevois, outre la critique du caractère patriarcal de l’institution médicale, une critique de la médicalisation de l’avortement et du corps des femmes. Le récit montre en effet que le second est incapable de prendre en charge adéquatement la personne qui avorte et remet en cause le statut social et moral autant que le contrôle démesuré admis au médecin.

Nourri de deux époques différentes — les années 1960 et la fin des années 1990 — L’événement raconte l’expérience de l’avortement à une époque charnière des points de vue technique, juridique et politique. Plus encore, il illustre puis met en cause les processus de médicalisation et de répression de l’avortement en exposant, d’une part, sa prise en charge punitive et inadéquate par l’institution médicale et, d’autre part, la capacité des femmes à s’entraider et à se soigner malgré la force du régime pénal pesant sur elles. Je crois que cette opposition fait écho aux tensions ayant eu cours, au courant des années 1970 au sein des espaces militant pour l’avortement, et plus largement durant le dernier tiers du XXe siècle, autour de la place de l’avortement dans la sphère médicale. Ainsi, plus qu’un témoignage historique d’une période révolue, L’événement serait une œuvre interrogeant tout autant le présent et le futur de l’avortement en relation avec sa médicalisation. C’est d’ailleurs ainsi que le projet « A63 », qui deviendra L’événement, est envisagé par l’autrice, peu avant son écriture : « Réfléchi à A63, comme l’événement des femmes de ce siècle, jusqu’en 1975. C’est un événement biologique, en relation avec tout ce qui est la science de demain. Ça commence là.58 »

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  1. Annie Ernaux, « ­L’événement », Écrire la vie, Paris, Gallimard, coll. « Quarto », 2011, p. 310. Dorénavant, les références à cette édition seront données dans le corps du texte par le sigle E, suivi du numéro de page.↩︎

  2. Carla Robison, « L’arbre qui cache la forêt ? Décrypter le “moment Ernaux” de la littérature d’avortement », L’esprit créateur, Vol. 64, nᵒ 3, Johns Hopkins University Press, 2024, p. 9‑25, consulté le 27 novembre 2024.↩︎

  3. Ibid., p. 11.↩︎

  4. Voir par exemple les études de Martine Delvaux et d’Elsa Laflamme. Martine Delvaux, « Écrire l’événement : L’événement d’Annie Ernaux », Histoires de fantômes : Spectralité et témoignage dans les récits de femmes contemporains, Montréal, Presses de l’Université de Montréal, coll. « Espace littéraire », 2005, p. 115‑133, en ligne, <doi: 10.4000/books.pum.9381>, consulté le 4 mars 2024 ; Elsa Laflamme, « Récit de l’événement et événement du récit chez Annie Ernaux, Hélène Cixous et Maurice Blanchot », Thèse de doctorat, Université de Montréal, 2013.↩︎

  5. Voir Loraine Day, « Writing against Shame », Writing Shame and Desire: The Work of Annie Ernaux, Berne, Peter Lang, coll. « Modern French Identities », 2007, p. 199‑221 ; Barbara Havercroft, « Dire l’indicible. Trauma et honte chez Annie Ernaux », Roman 20-50, Vol. 40, nᵒ 2, 2005, p. 119‑132, en ligne, <doi: 10.3917/r2050.040.0119>, consulté le 11 avril 2024 et Siobhán McIlvanney, « The Return to Origins: La Honte and L’Evenement », Annie Ernaux: The Return to Origins, Liverpool University Press, coll. « Modern French Writers », 2001, p. 153‑176, en ligne, <https://www.jstor.org/stable/j.ctt5vjfz3.10>, consulté le 25 avril 2023.↩︎

  6. Voir Barbara Havercroft, « Dire l’indicible », loc. cit. ; Georges Gaillard, « Traumatisme, solitude et auto-engendrement. Annie Ernaux : L’événement  », Filigrane, Vol. 15, nᵒ 1, 2006, p. 67‑86, en ligne, <doi: 10.7202/013530ar>, consulté le 15 novembre 2021 ; Eftihia Mihelakis, « Réécrire le trauma de l’avortement : Les armoires vides et L’événement d’Annie Ernaux », Mémoire de maîtrise, Université du Québec à Montréal, 2010.↩︎

  7. Françoise Simonet-Tenant, « “A63” ou la genèse de l’“épreuve absolue” », dans Fabrice Thumerel (dir.), Annie Ernaux: une œuvre de l’entre-deux, Arass, Artois Presses Université, 2004, p. 39‑56.↩︎

  8. C’est notamment le cas de Dominique Memmi, Faire vivre et laisser mourir, Paris, La Découverte, coll. « TAP / Politique et société », 2003 ; de Fabrice Cahen, « Soin, refus de soin ou maltraitance ? Médecins et avortées dans les hôpitaux parisiens (1900-1975) », Histoire, médecine et santé, nᵒ 7, novembre 2015, p. 63‑76, en ligne, <doi: 10.4000/hms.797>, consulté le 17 juillet 2023 ; et de Lucile Ruault, Le spéculum, la canule et le miroir. Avorter au MLAC, une histoire entre féminisme et médecine, Lyon, ENS éditions, coll. « Perspectives genre », 2023.↩︎

  9. Lucile Ruault, Le spéculum, la canule et le miroir, op. cit., p. 318.↩︎

  10. Ibid.↩︎

  11.  Cet article recoupe certains éléments que je développe plus en profondeur dans mon mémoire de maîtrise (voir Éléonore Caron, « “Faire passer le malheur” : ethnocritique de l’avortement dans L’Événement d’Annie Ernaux », Mémoire de maîtrise, Université de Montréal, 2025).↩︎

  12. Mélissa Nader, « La médicalisation : concept, phénomène et processus. Émergence, diffusion et reconfigurations des usages du terme médicalisation dans la littérature sociologique », Thèse de doctorat, Université du Québec à Montréal, 2012.↩︎

  13. Ibid., p. 88.↩︎

  14. Ibid., p. 91‑92.↩︎

  15. Ibid., p. 95.↩︎

  16. Ibid., p. 96.↩︎

  17. Ibid., p. 98.↩︎

  18. Maud Gelly et Bibia Pavard, « De la fabrique des militant-e-s à la fabrique des patient-e-s. Deux mobilisations des profanes : l’avortement (1972-1975) et le dépistage du sida (2007-2011) », Genèses, Vol. 102, nᵒ 1, Belin, mars 2016, en ligne, <doi: 10.3917/gen.102.0047>, consulté le 1er novembre 2025, p. 60.↩︎

  19. Fabrice Cahen, « De l’“efficacité” des politiques publiques : la lutte contre l’avortement “criminel” en France, 1890-1950 », Revue d’histoire moderne & contemporaine, Vol. 3, nᵒ 58-3, 2011, en ligne, <doi: 10.3917/rhmc.583.0090>, consulté le 17 juillet 2023, p. 93‑96.↩︎

  20. Ibid., p. 114.↩︎

  21. Fabrice Cahen, « Le gouvernement des grossesses en France (1920-1970) », Revue d’histoire de la protection sociale, Vol. 7, nᵒ 1, Paris, Comité d’histoire de la sécurité sociale, 2014, en ligne, <doi: 10.3917/rhps.007.0034>, consulté le 17 juillet 2023, p. 38.↩︎

  22. Fabrice Cahen, « De l’“efficacité” des politiques publiques », loc. cit., p. 112‑113.↩︎

  23. Fabrice Cahen, « Le gouvernement des grossesses en France (1920-1970) », loc. cit., p. 45.↩︎

  24. Lucile Ruault, Le spéculum, la canule et le miroir, op. cit., p. 52.↩︎

  25. Ibid., p. 53.↩︎

  26. Agnès Fine, « Savoirs sur le corps et procédés abortifs au XIXe siècle », Communications, nᵒ 44, 1986, en ligne, <doi: 10.3406/comm.1986.1657>, consulté le 12 mars 2024, p. 112.↩︎

  27. Catherine Valenti et Jean-Yves Le Naour, Histoire de l’avortement. XIXe-XXe siècle, Paris, Le seuil, coll. « L’univers historique », 2003, p. 220.↩︎

  28. La notion est de Lucile Ruault, Le spéculum, la canule et le miroir, op. cit., p. 21.↩︎

  29. Pour une étude approfondie des impacts du développement de la « méthode Karman » au sein des groupes militant pour l’avortement, voir Bibia Pavard, « Quand la pratique fait mouvement. La méthode Karman dans les mobilisations pour l’avortement libre et gratuit (1972-1975) », Sociétés contemporaines, Vol. 85, nᵒ 1, Presses de Sciences Po, 2012, p. 43‑63, en ligne, <doi: 10.3917/soco.085.0043>, consulté le 7 février 2026.↩︎

  30. Lucile Ruault, « Faire de l’avortement “un acte médical comme un autre”. Les enjeux croisés de spécialisation et de genre dans la lutte pour l’avortement libre », dans Thérèse Courau, Julie Jarty et Nathalie Lapeyre (dir.), Le genre des sciences. Approches épistémologiques et pluridisciplinaires, Le bord de l’eau, coll. « Documents », 2022, consulté le 12 mars 2024, p. 12.↩︎

  31. Ibid.↩︎

  32. Lucile Ruault, Le spéculum, la canule et le miroir, op. cit., p. 313.↩︎

  33. Les tests de grossesse biologiques à usage personnel n’existant pas encore, les tests effectués par des médecins se superposent à l’attention portée aux signes cliniques de la grossesse (le plus souvent, des irrégularités dans le cycle menstruel). Fabrice Cahen, « Le gouvernement des grossesses en France (1920-1970) », loc. cit., p. 48.↩︎

  34. Ibid., p. 56.↩︎

  35. Ibid.↩︎

  36. Lucile Ruault, Le spéculum, la canule et le miroir, op. cit., p. 64.↩︎

  37. Mélissa Nader, « La médicalisation : concept, phénomène et processus », op. cit., p. 110.↩︎

  38. Lucile Ruault, Le spéculum, la canule et le miroir, op. cit., p. 52.↩︎

  39. Carla Robison, « L’arbre qui cache la forêt ? », loc. cit., p. 7.↩︎

  40. J’approfondis davantage cet aspect du texte dans mon mémoire de maîtrise. Voir Éléonore Caron, « “Faire passer le malheur” », op. cit., p. 36-49.↩︎

  41. Fabrice Cahen, « De l’“efficacité” des politiques publiques », loc. cit., p. 114.↩︎

  42. Carla Robison, « Le médecin et l’avorteuse : imaginaires genrés du soin et conflits de pouvoir au temps de l’avortement clandestin », Littérature, Vol. 219, nᵒ 3, Armand Colin, 2025, en ligne, <doi: 10.3917/litt.219.0089>, consulté le 7 février 2026, p. 89.↩︎

  43. Dans le texte, la narratrice fait plusieurs fois référence à la classe populaire à laquelle Mme P.-R. appartient.↩︎

  44. Anne-Marie Arborio, « Savoir profane et expertise sociale. Les aides-soignantes dans l’institution hospitalière », Genèses, Vol. 22, nᵒ 1, 1996, en ligne, <doi: 10.3406/genes.1996.1371>, p. 105.↩︎

  45. Ibid., p. 106.↩︎

  46. Anne Carol, « Les enfants de l’amour. À propos de l’eugénisme au XIXe siècle », Romantisme, Vol. 20, nᵒ 68, Armand Colin, 1990, en ligne, <doi: 10.3406/roman.1990.6128>, consulté le 17 janvier 2024, p. 88.↩︎

  47. Ibid.↩︎

  48. Ibid.↩︎

  49. Mélissa Nader, « La médicalisation : concept, phénomène et processus », op. cit., p. 115.↩︎

  50. Fabrice Cahen, « Soin, refus de soin ou maltraitance ? », loc. cit., p. 74.↩︎

  51. Ibid., p. 73.↩︎

  52. Ibid.↩︎

  53. Ibid., p. 74.↩︎

  54. Carla Robison, « Le médecin et l’avorteuse », loc. cit., p. 99.↩︎

  55. Agata Zielinski, « L’éthique du care. Une nouvelle façon de prendre soin », Études, Vol. 413, nᵒ 12, Paris, S.E.R., 2010, en ligne, <doi: 10.3917/etu.4136.0631>, consulté le 15 janvier 2023, p. 638. Je fais ici un très bref appel aux théories du care, incontournables pour parler de soins, mais il est évident que la question du « prendre soin » dans L’événement mériterait de faire l’objet d’une analyse beaucoup plus approfondie.↩︎

  56. Carla Robison, « Le médecin et l’avorteuse », loc. cit.,.↩︎

  57. Ibid., p. 98.↩︎

  58. Annie Ernaux, L’atelier noir, Paris, Gallimard, coll. « L’imaginaire », 2022, p. 120.↩︎


Éléonore Caron est étudiante au doctorat en études littéraires à l’Université du Québec à Montréal. Son mémoire de maîtrise portait sur l’écriture de l’avortement dans L’événement d’Annie Ernaux, envisagé dans une perspective ethnocritique.

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