Entretien réalisé par Robin Duclos et Florence Verreault, co-directeur·ice·s du dossier
Sophie Ménard est professeure au Département des littératures de langue française de l’Université de Montréal depuis 2019. Spécialiste dans la recherche sur la littérature française du XIXe siècle (Zola, les Goncourt, Maupassant, Baudelaire, Sand) et de l’ethnocritique de la littérature, elle s’intéresse également au devenir-écrivaine et au vieillir-écrivaine au XIXe siècle. Elle est l’une des rares chercheur·euse·s qui travaillent actuellement sur l’œuvre de Georges de Peyrebrune (1841-1917).
Fémur (Robin Duclos et Florence Verreault) : Pourriez-vous nous raconter votre première rencontre avec Georges de Peyrebrune ?
Sophie Ménard : Mon domaine de recherche, initialement, c’est le roman naturaliste, puisque j’ai fait une thèse sur Zola. Lorsque je suis entrée en poste à l’Université de Montréal, en 2019, mon premier projet s’intitulait « Le roman de malheur au XIXe siècle ». C’est dans ce cadre que j’ai découvert Georges de Peyrebrune et que j’ai commencé à lire son œuvre. J’ai d’abord été fascinée par Victoire la Rouge (1883) et Les Ensevelis (1887), deux œuvres que j’ai intégrées à mes corpus d’enseignement. Au départ, ce que je cherchais à faire, c’est rendre l’histoire – et l’enseignement – du XIXe siècle un peu plus paritaire, en interrogeant l’effacement des femmes autrices dans l’histoire littéraire de mon siècle, et de manière plus large en réfléchissant aux diverses conditions d’exercice de la littérature pour les femmes au XIXe siècle. J’avais envie d’aborder ces questions en classe, et les livres de Peyrebrune m’ont permis de le faire. Cependant, il était difficile de mettre ses œuvres au programme de mes cours, car on ne pouvait que les lire en version originale sur Gallica, le site de la Bibliothèque nationale de France (BnF) ; et, comme vous le savez, les étudiant·es n’aiment pas trop lire des livres sous ce format. Cela dit, Victoire la Rouge venait d’être publiée en 2020 aux éditions Talents Hauts, une petite maison d’édition jeunesse, au sein d’une collection plus féministe de rééditions d’œuvres de femmes, intitulée « Les Plumées ». Et le roman Les Ensevelis avait été édité par Jean-Paul Socard, chez un éditeur indépendant de la Dordogne (Par Ailleurs). Mais ce n’était, dans les deux cas, pas des éditions destinées à un public universitaire. C’est pourquoi j’ai rapidement proposé à l’éditeur Le Livre de Poche de réaliser des éditions critiques des deux romans les plus célèbres de Peyrebrune pour que celleux qui, comme moi, veulent enseigner un XIXe siècle plus inclusif et plus représentatif des différentes (im)possibilités éditoriales, esthétiques, génériques qu’offre ce grand siècle, supposément démocratique, aux écrivaines.
Mon premier contact avec Peyrebrune a donc été de l’ordre d’une constatation, celle d’un vide éditorial, d’un manque, c’est-à-dire celui de l’accessibilité des œuvres. C’est ce dont parle Margaret Cohen lorsqu’elle dit que la littérature des femmes est souvent une littérature sous-étudiée, parce que c’est une littérature « hors d’usage », peu accessible dans les bibliothèques. Donc, je dirais que c’est de cette manière que j’ai rencontré Peyrebrune : par l’enseignement, puis par des éditions assez rares, mais qui ont commencé à émerger dans le milieu éditorial.
Fémur : À ce moment-là, est-ce qu’il y avait déjà des œuvres qui étaient numérisées ?
S. M. : Oui, il y en avait quelques-unes sur le site Gallica (Gatienne, Les femmes qui tombent, Victoire la Rouge, Les Ensevelis). Bien que la BnF mette à notre disposition certaines numérisations, cela reste en deçà de tous les volumes qu’on peut consulter sur place : Peyrebrune a publié plus d’une trentaine de volumes (romans et recueils). Par ailleurs, il est encore très difficile aujourd’hui de trouver des livres de Peyrebrune – ou plus largement des livres de femmes écrivaines – dans les librairies d’occasion (le tirage initial étant plus limité). On peut alors vraiment parler d’une littérature sous-étudiée, au sens où l’entend Margaret Cohen. Toutefois, la BnF offre un service extraordinaire de numérisation : en moins d’un mois, on peut obtenir et lire les volumes dont on a besoin.
Fémur : Après vos recherches sur la « bonne dame de Nohant » (surnom donné à George Sand qui, vers la fin de sa vie, s’est isolée dans sa maison à Nohant), vous avez reçu une subvention du CRSH pour commencer à travailler sur Peyrebrune. Est-ce que ce projet est justement lié à un manque dans la critique, une absence ?
S. M. : Évidemment, pour tout chercheur et chercheuse, c’est un bonheur de découvrir un objet d’étude qui a été peu travaillé. Ici, dans le cas de Peyrebrune, ce vide de l’histoire littéraire s’articulait autour de la période naturaliste, période que je connaissais très bien grâce à mes travaux sur Zola. Ma rencontre avec Peyrebrune m’a menée à élargir ma connaissance du XIXe siècle du point de vue de la sociologie de la littérature. Par exemple, je viens de finir d’écrire un article sur la participation de l’écrivaine à la vie littéraire sous la Troisième République, dont l’histoire n’a rien retenu. Peyrebrune est absente des cénacles connus : les soirées de Médan qu’organise Zola, les mardis de Mallarmé, le grenier des Goncourt. Mais elle fréquente les soirées de Mme de Rute, elle prend part aux vendredis de Camille Delaville, elle est invitée aux « diners des bas-bleus », elle fait partie du grenier d’Olympe Gevin-Cassal ; sociabilités féminines qui n’ont pas connu le prestige ou la longévité des cénacles masculins pour différentes raisons. Et sociabilités dont personnellement je n’avais jamais entendu parler avant de travailler sur Peyrebrune.
Fémur : Et pourquoi n’a-t-on pas gardé la trace des cénacles au féminin ?
S. M. : Je pense que la manière dont la sociologie de la vie littéraire pense les cercles qui sont, il faut le reconnaître au XIXe siècle largement des « boys club », exclut la mémoire des regroupements de femmes : les cénacles, c’est une forme de sociabilité pensée comme un regroupement régulier d’artistes qui ont « le sentiment d’appartenir à une corporation d’élus obéissant aux mêmes principes esthétiques » selon Glinoer et Laisney (qui ont consacré un ouvrage incontournable aux cénacles au XIXe siècle). C’est très difficile pour les femmes du XIXe de se sentir élues, de se sentir incluses dans une corporation, de s’ériger à la tête d’une école esthétique, car la société exige d’elles une posture d’humilité dans la vie publique. Et n’oublions pas que le contrat de mariage équivaut à l’abandon de leur liberté, ainsi que de leur existence juridique et civile autonome. Elles sont considérées comme mineures dans la société (comme les enfants). Mais certaines femmes à cette période, comme Juliette Adam, la princesse Mathilde, Mme de Rute par exemple, tiennent des salons importants (mais les salons, ce ne sont pas des cénacles).
Fémur : Revenons à la question de la recherche sur Peyrebrune : quel était l’état de la critique au début de votre projet de recherche ?
S. M. : Lorsque j’ai commencé à travailler sur Peyrebrune, il existait déjà des travaux qui portaient sur cette écrivaine. Je ne suis pas la découvreuse de Georges de Peyrebrune, bien au contraire. Mais jusqu’à récemment, les travaux universitaires sur son œuvre étaient aussi rares que ses lecteurs et lectrices au XXe siècle. Elle est tombée dans l’oubli dès le lendemain de sa mort, en 1917, et même, on pourrait dire, avant sa mort, puisqu’elle finit sa vie dans le désœuvrement, dans la pauvreté, dans la misère.
La recherche sur Peyrebrune commence à peu près au début des années 2000 avec Nelly Sanchez, qui a publié une série d’articles sur les rapports que Georges de Peyrebrune entretient avec ses contemporain·es plus connu·es pour nous aujourd’hui, comme Rachilde, sa consœur du Périgord. Ces deux écrivaines se connaissaient, et Sanchez étudie leur amitié, leur complicité, au travers de leurs trajectoires littéraires et éditoriales respectives, complètement différentes. Elle a analysé les rapports que Peyrebrune entretenait avec Zola, ou encore avec Mirbeau, ou avec Camille Delaville, une grande journaliste de l’époque. Elle a donc étudié les filiations littéraires qui sont à la fois reconnues et invisibilisées par l’histoire.
Ensuite, il y a Margot Irving, professeure à l’Université de Guelph en Ontario, qui a écrit un article très important intitulé « Une académie de femmes ». Elle a travaillé sur l’académie fondée en 1904, liée au prix Vie heureuse, un magazine de l’époque. Ce prix « Vie heureuse » deviendra en 1919 le prix « Femina », qui existe encore, et auquel Georges de Peyrebrune a participé. En effet, Peyrebrune, au début du XXe siècle, a intégré ce groupe qui vise à contester les possibilités de consécration existantes (notamment la récente création du prix Goncourt) dans l’espace littéraire à cette époque. Ainsi, un groupe de femmes de lettres crée plutôt ce prix « Vie heureuse » pour pallier l’insuffisance, à leur avis, de visibilité des ouvrages des femmes de lettres de l’époque. Peyrebrune participe à cette période stimulante en tant que « doyenne » des femmes de lettres avec Juliette Adam, puisqu’elle relève plutôt d’une autre génération que les plus jeunes femmes de lettres du groupe, comme Marcelle Tinayre, Lucie Delarue-Mardrus, Judith Gautier, Daniel Lesueur, Séverine, Gabrielle Réval. On observe déjà, à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle une tentative de faire une littérature plus inclusive, notamment du point de vue de la consécration.
Il me faut surtout mentionner le travail colossal de Jean-Paul Socard, qui est vraiment le grand découvreur, on pourrait même dire l’inventeur de Georges de Peyrebrune. Il a commencé à écrire des articles sur Peyrebrune en 2004, et a publié une biographie incontournable, intitulée Georges de Peyrebrune, itinéraire d’une femme de lettres du Périgord à Paris (2011), qui permet de s’initier à la vie, à la pensée, à l’œuvre de l’écrivaine à partir des riches archives retrouvées par ce chercheur. En fait, celleux qui travaillent sur Peyrebrune passent toustes d’abord par le travail de Socard, qui ouvre toutes les voies, en fait, à la recherche sur Peyrebrune.
Depuis, il y a eu les travaux de Lydia de Haro Hernández, qui a fait la première thèse sur Peyrebrune (« L’Œuvre de Georges de Peyrebrune entre deux siècles. Représentations des identités de genre à la Belle-Époque », Université de Murcie, 2017). Il y a Sharon Larson, aux États-Unis, qui a écrit quelques articles sur Peyrebrune et Rachilde, et un article en particulier sur Le Roman d’un bas-bleu, très stimulant. Il y a également une jeune chercheuse, Lucie Nizard, professeure à l’Université de Genève, qui est en train d’éditer Les Femmes qui tombent de Peyrebrune. La recherche en cours est donc très dynamique. De mon côté, j’ai ma petite équipe de recherche à l’Université de Montréal avec plusieurs étudiant·es qui travaillent depuis trois ans à visibiliser l’œuvre de Peyrebrune.
Fémur : À l’aune de vos trois ans de recherches, êtes-vous en mesure de nous brosser un portrait des jalons importants, des questions que vous avez posées à cette œuvre ?
S. M. : Pas encore, je pense, parce que c’est trop récent, mais je peux vous dire les grandes orientations de mes recherches sur Peyrebrune qui ont commencé en 2022. Le principal travail accompli à l’Université de Montréal fut d’abord d’établir une chronologie des publications de Peyrebrune, puisque tous ses écrits n’avaient pas été recensés et étudiés ; même, disons-le au présent : tous ses écrits n’ont pas encore été intégralement découverts, recensés et étudiés. Avec mon équipe, nous avons retrouvé plus de 250 textes publiés dans les journaux de la France, de la Suisse, de la Belgique et même du Québec. Notre travail a été de saisir de façon détaillée les activités de l’écriture de Peyrebrune : toutes les publications liées à ses volumes, bien entendu, mais aussi les publications liées à son activité journalistique (les feuilletons, les nouvelles, les chroniques), les conférences, les entrevues, les contributions à des recueils collectifs. Il fallait faire ce recensement pour qu’on soit en mesure de saisir l’empan des publications de Georges de Peyrebrune, de reconstituer sa trajectoire éditoriale et de lire l’intégralité de l’œuvre.
La fabrique de cette bibliographie continue à nous occuper : depuis quelques mois, une de mes maîtrisantes renseigne toutes les critiques qui ont été faites lors de la parution des romans de Peyrebrune. Nous sommes en train de reconstituer l’accueil des œuvres de l’écrivaine : quels romans ont été favorablement accueillis ? Ont-ils été jugés scandaleux ? Lesquels n’ont pas trouvé d’échos dans la sphère médiatique ? On le voit, le recensement bibliographique, ce n’est pas seulement de remplir une bibliographie sur Zotero, c’est aussi de naviguer dans des écosystèmes médiatiques qui nous permettent d’avoir une meilleure connaissance du XIXe siècle.
De plus, comme la BnF numérise chaque mois des journaux, on découvre de nouvelles publications de Georges de Peyrebrune (et de nouvelles critiques). Les plus récentes que j’ai dénichées, c’était au mois de juin, dans une revue intitulée la Revue des animaux. Je savais que Georges de Peyrebrune était très sensible à la cause animale (elle est antivivisectionniste et végétarienne, ce qui est rare pour l’époque). Comme la revue venait d’être fondée par des amis de Peyrebrune, je trouvais curieux qu’elle n’y ait pas soumis des textes. Or, en feuilletant la revue, je suis tombée dès le premier numéro sur une nouvelle de Peyrebrune. Dans le deuxième numéro également, un autre texte de Peyrebrune y est publié. C’est une petite découverte assez géniale, qui entraîne des recherches supplémentaires, car maintenant, je dois reconstituer tout l’écosystème intellectuel, éditorial et politique lié à cette revue.
Mon premier vrai projet de recherche sur Peyrebrune, en 2022, s’appelait « Études du devenir-écrivaine en régime naturaliste : le cas de Georges de Peyrebrune (1841-1917) ». Ce projet voulait rattacher Peyrebrune à l’esthétique naturaliste et analyser comment elle a été considérée pendant une période de sa carrière comme une disciple de Zola. Il s’agissait donc d’interroger les points de rencontre avec les naturalistes, en plus des manières singulières dont elle se distancie de l’écriture zolienne. Ensuite, la question de la réception était importante : bien que Peyrebrune ait été reçue comme une écrivaine naturaliste, et comparée à Zola, on l’a aussi rapprochée de George Sand. Donc, comment naviguer entre ces deux grands pôles esthétiques du XIXe siècle, l’œuvre de Zola et l’œuvre de Sand ?
Fémur : Nous avons choisi de nommer ce numéro de Fémur « Georges de Peyrebrune et les transgressions génériques au féminin » pour nous pencher notamment sur des textes présentant une hybridité générique. Nous voulions ouvrir la voie à cette question des femmes qui s’intéressent à des esthétiques sans tout à fait entrer dans les carcans, parfois pour des questions de gender, mais aussi de genre littéraire. Comment entrevoyez-vous l’apport spécifique de Peyrebrune à ces questions et comment cette recherche pourrait se développer dans les prochaines années ?
S. M. : D’abord, l’hétérogénéité générique n’est pas une caractéristique propre à la littérature des femmes. Zola, par exemple, avec Germinal, intègre à la fois des logiques du mythe – c’est une réécriture du labyrinthe de Thésée –, tout en reprenant des topos du roman sentimental, du roman gothique, de l’épopée… Je pense que l’hybridité générique se trouve au cœur même de la question du roman au XIXe siècle. Mais c’est vrai que, pour les écrivaines, cela se pose différemment, puisqu’il y a tout ce que Christine Planté appelle « l’imaginaire générique » qui associe des stéréotypes culturels et genrés à certains genres littéraires, lesquels sont davantage associés aux femmes écrivaines, comme le roman sentimental, le roman éducatif pour les jeunes filles, etc. Or, Peyrebrune publie certains romans qui vont à l’encontre de cet imaginaire générique consensuel, notamment en écrivant des romans naturalistes, perçus comme tels à son époque. Encore aujourd’hui, on est étonné que des femmes, à l’époque de Zola, aient écrit des romans naturalistes (on peut penser, outre Peyrebrune, à Jane de la Vaudère). Cet écart dans l’horizon d’attente peut être analysé : quel est, comme le dit Bourdieu, l’espace des possibles pour le déploiement d’une littérature faite par les femmes ? Que doivent écrire les écrivaines sous la Troisième République pour réussir à être publiées et lues ? Or, le roman naturaliste n’est pas un genre littéraire fait pour les femmes (Zola l’associe directement à la virilité), et pourtant, il est, dans une certaine mesure, emprunté par Peyrebrune, qui le revendique.
Toutefois, elle ne va pas faire que du roman naturaliste. Là où un Zola, par exemple, fonde une école et défend une esthétique (c’est son identité : « Le naturalisme, c’est moi », pourrait-il dire) ; Peyrebrune, elle, tâte le terrain du naturalisme et y a du succès (avec Victoire la Rouge, avec Les Ensevelis), mais elle ne s’y limite pas. Elle écrit aussi du roman sentimental, du roman d’aventures maritimes (Au pied du mât, qui a d’ailleurs gagné le prix de Montyon de l’Académie française), des nouvelles policières comme « La chambre 7 » (un titre très policier). Elle expérimente plusieurs genres, et cette hétérogénéité générique la dessert du point de vue de l’histoire littéraire, puisque celle-ci aime bien penser en école, en mouvement, en esthétique.
Fémur : Oui, c’est ça. La critique littéraire a déconsidéré ces femmes-là, qui pratiquaient divers styles et se prêtaient à diverses esthétiques, alors que, dans les faits, on a peut-être l’occasion aujourd’hui de poser un regard nouveau et de constater que cela témoigne d’une observation assez riche de leur époque, d’une force à toucher au roman comme il se transforme tout au long du XIXe siècle.
S. M. : Je suis tout à fait d’accord avec vous.
Fémur : Sur un autre sujet, est-ce que vous pouvez nous parler de l’avenir de vos projets sur Peyrebrune ?
S. M. : Je travaillerai dans les prochains mois sur la figure de l’écrivaine indignée – qu’est-ce que l’indignation féminine à la fin du XIXe siècle ? Je voudrais faire une étude de cas à partir de Peyrebrune qui est, il me semble, une figure intéressante à cet égard, ce que j’ai pu constater d’abord en réalisant l’édition critique des Ensevelis, un roman sur la catastrophe ouvrière de Chancelade en 1885. En effet, lors de cette catastrophe, Peyrebrune prend position dans les journaux de manière très forte pour aider à sauver les ouvriers qui sont ensevelis sous terre et pour critiquer le travail des ingénieurs ainsi que les manques de secours. Cette prise de position laisse entrevoir une écrivaine engagée, qu’on retrouve dans toute la question sociale qui entoure la responsabilité de la paternité, question que nous avons travaillée lors de la réédition du roman Victoire la Rouge, dans lequel Peyrebrune critique notamment les lois qui interdisent à celles qu’on appelle les « filles-mères » au XIXe siècle de faire reconnaître la paternité. Elle milite ainsi pour que les hommes aient une responsabilité quant à l’enfant, surtout dans le cas de grossesses non voulues ; une responsabilité financière, en plus d’une responsabilité symbolique, puisque « la bâtardise » est un statut extrêmement dommageable pour les enfants à cette époque.
Peyrebrune est donc une écrivaine indignée qui s’interroge sur la place et la valeur des femmes dans la société, mais aussi sur la place et la valeur des animaux, des ouvriers, des orphelines. Ces débats me semblent encore d’actualité. Le type d’engagement de Peyrebrune ne se compare pas nécessairement à celui de Zola dans l’affaire Dreyfus, par exemple. C’est un engagement plus discret, ce qui est lié, évidemment, à la place plus mineure qu’une femme, même célèbre comme Peyrebrune, peut occuper dans l’espace littéraire, politique et médiatique. J’aimerais donc retracer les luttes et les positions de Peyrebrune comme figure intellectuelle complexe de la fin du XIXe siècle, comme écrivaine justicière, indignée, engagée. Je me demande comment elle peut intercéder en faveur des victimes de catastrophes et d’autres voix minoritaires. Y a-t-il une spécificité à la saisie d’un événement historique et catastrophique à partir d’une voix de femme ? Comment, justement, sa voix indignée et compassionnelle est-elle jugée audible, crédible ? Déjà dans l’édition critique des Ensevelis, nous avions reproduit des échanges de lettres ouvertes entre Peyrebrune et un ingénieur, Étienne Dusseaux, qui fait ce qu’on appellerait aujourd’hui du « mansplaining », puisqu’il explique à Peyrebrune ce qu’elle sait déjà, elle qui est sur le terrain dès le lendemain de l’effondrement. L’ingénieur juge ainsi que la voix de Peyrebrune est doublement irrecevable : d’abord, elle est une femme et elle est une romancière. Il lui dit (je paraphrase) : « vous, vous faites du roman, laissez-nous, les ingénieurs, nous occuper de la catastrophe ». C’est comme si cette expertise, celle de la littérature, n’avait pas de transférabilité (on parlerait de transfert de compétences dans notre monde d’aujourd’hui). Pourtant, il me semble que la littérature est une compétence qui permet précisément de saisir différents types de discours d’une société, qu’ils soient politiques, scientifiques, féministes, etc. Une écrivaine est une personne tout à fait outillée pour observer une telle catastrophe avec un regard autre qui adopte simultanément un point de vue empathique, mais aussi scientifique et politique. Qu’elle maitrise l’art de raconter, de rendre compte, en plus de fictionnaliser ; qu’elle possède la puissance de la dramatisation et qu’elle ait une renommée nationale, c’est ce qui fait peut-être peur aux autorités.
Fémur : Pour conclure, pourriez-vous nous faire part de votre attachement personnel à Peyrebrune, ce qui vous touche chez elle, au-delà, s’il se peut, de la recherche ?
S. M. : Les deux sont intriqués. Ce que je trouve particulièrement intéressant avec Peyrebrune, c’est qu’elle me permet de vivre dans mes deux siècles, à la fois comme chercheure dans le XIXe siècle, évidemment, et comme femme vivant dans une époque contemporaine, qui voit régresser les avancées féministes pour le respect des droits des femmes ou des personnes s’identifiant comme femme. Si j’avais à le dire dans des termes contemporains, j’affirmerais que Peyrebrune est une ardente défenseuse des droits sexuels et reproductifs et elle est une farouche critique des violences à caractère sexuel et sexiste. Son œuvre se construit d’abord autour d’un cycle romanesque du viol, avec Gatienne, Les femmes qui tombent, Victoire la Rouge et, plus tardivement, deux romans, Les Passionnés et Le Roman d’un bas-bleu, qui questionnent la société patriarcale, les violences à l’égard des plus vulnérables, le harcèlement professionnel et le consentement. Avec cette œuvre, je peux réfléchir par exemple à la culture du viol, même si c’est un terme qui n’existe pas au XIXe siècle, car Peyrebrune a très bien saisi, par la fiction, les logiques de domination masculine et sexuelle. C’est une œuvre qui est pétrie par les imaginaires socioculturels de son époque, mais ceux-ci ont été un peu moins étudiés jusqu’à présent, peut-être parce que ce sont des imaginaires portés par des voix subalternes : non audibles, non crédibles, non archivées. La fiction peyrebrunienne devient un lieu qui permet de dire et d’interroger ces zones d’ombres et ces non-dits dans les lois et dans les mœurs, ces injustices liées en grande partie à la condition des femmes, qui sont vulnérabilisées par les inégalités structurelles de leur société. Aujourd’hui, on est davantage prêts et prêtes à entendre ces discours et à se saisir de ces imaginaires. C’est ce qui me touche dans son œuvre : cette capacité qu’elle a de faire entendre des récits manquants sur la condition féminine. Peyrebrune est un peu une lanceuse d’alerte : elle nous alerte, avec cette arme puissante qu’est la littérature, sur les dangers funestes du patriarcat.
