Passer au contenu

Entretien avec Isabelle Galichon

Entretien réalisé par Adrien Berger, Nadia Bouothmane et Louise Mai, directeur·ices du dossier


Isabelle Galichon est docteure en littérature et cotitulaire de la chaire « Médecine narrative – Hospitalité en santé » au CHU de Bordeaux et à l’Université de Bordeaux en tant qu’Attachée Littéraire Hospitalière (ALHo). Elle a publié en 2024 Manifeste pour la médecine narrative. Pour une politique de la littérature dans le soin aux éditions du Bord de l’eau.


Fémur (Adrien Berger, Nadia Bouothmane et Louise Mai) : Pourriez-vous définir en quelques mots ce qu’est la médecine narrative et ce qu’elle recouvre en matière de pratiques ?

Isabelle Galichon : En quelques mots, de quoi parle-t-on lorsque l’on parle de médecine narrative ? Je pense qu’on peut répondre en trois temps. Premièrement, la médecine narrative est une approche du soin centrée sur le récit – sur les récits – et d’abord sur le récit des patient·es. Elle s’inscrit dans une approche holistique du soin, mais aussi dans une approche centrée sur les histoires des patient·es, avec cette perspective particulière qui consiste à porter une attention singulière à la relation narrative, à cette dimension relationnelle qui s’appuie sur la narrativité. Deuxième point : la médecine narrative est aussi une discipline clinique et académique qui s’est développée autour de l’équipe interdisciplinaire de la professeure de médecine interne Rita Charon, à la Columbia University. Mais j’aurais envie de dire qu’elle n’a pu se développer que parce qu’il y a eu tout un travail préalable mené dans les sciences humaines et sociales autour de la narrativité. On ne peut penser la médecine narrative qu’en lien avec le narrative turn et avec tout ce que le développement de la narrativité dans le soin a rendu possible dans différents contextes. Troisième point (et c’est peut-être ce qui m’intéresse le plus) : la médecine narrative est une approche des humanités en santé pragmatiste. Elle s’appuie sur une méthodologie inspirée des études littéraires et sur des supports littéraires pour penser le soin. Elle s’inscrit dans le cadre du développement des humanités médicales, puis de leur prolongement vers les humanités en santé, mais selon une perspective particulière, puisqu’elle intègre une approche pragmatique et pragmatiste. Cette réflexion critique issue des sciences humaines embarque avec elle la possibilité d’une attention esthétique au cœur de la clinique et du soin, mais aussi des pratiques artistiques : au premier rang, évidemment, la littérature et les pratiques littéraires que sont la lecture profonde, le close reading, mais aussi l’écriture créative et réflexive, ainsi que d’autres formes artistiques. Si bien que la médecine narrative constitue l’une des douze approches mises en évidence par ce rapport qui me semble très important, FRAHME1, publié par l’Association américaine des écoles de médecine en 2020 suite à une revue de la littérature faite à partir de 700 études consacrées à l’enseignement des humanités en santé mobilisant des pratiques culturelles et artistiques. Cela signifie que la médecine narrative est l’un des moyens possibles de réintroduire une attention esthétique et des pratiques artistiques dans cet enseignement des sciences de la santé.

Fémur : Vous insistez beaucoup dans votre ouvrage sur la dimension pratique de la médecine narrative, sur le fait qu’il s’agit d’une discipline qui s’exerce sur le terrain hospitalier. Justement, dans cette perspective pragmatiste, pourriez-vous préciser quel est le but de la médecine narrative lorsqu’elle se déploie à l’hôpital ? Vous évoquez aussi le fait que le récit permet de régler des problèmes concrets à l’hôpital. Pourriez-vous développer ce point, et peut-être donner un exemple ?

Isabelle Galichon : Plus que « pragmatique », je pense qu’on peut dire « pragmatiste », en particulier à la suite des travaux de John Dewey, où l’art est considéré comme une expérience et une pratique politique, dans laquelle le sujet peut se penser comme citoyen. C’est fondamental, parce qu’on voit bien aujourd’hui l’évolution du modèle du patient vers un modèle du citoyen : on ne pense plus la personne malade seulement comme un·e patient·e, mais comme un·e citoyen·ne qui traverse une épreuve. C’est en ce sens que la médecine narrative entre en résonance avec l’idée d’une politique de la littérature dans le soin en écho à Jacques Rancière, aussi. Voici, concrètement, comment ça se déploie d’un point de vue pratique sur le terrain hospitalier. L’enjeu est de développer des espaces-temps au sein de l’hôpital, en réunissant des personnels hospitaliers — j’insiste sur ce point : pas seulement les soignant·es, mais aussi les personnels administratifs, socio-éducatifs, les agent·es d’entretien. Car la question du soin doit être repensée à l’aune de l’hôpital dans sa globalité. L’enjeu, c’est donc d’ouvrir les espaces-temps que sont les ateliers, de façon à favoriser à la fois une pratique réflexive et une pratique créative, à partir de la méthodologie de la médecine narrative. Mais la médecine narrative n’a pas pour vocation de proposer un protocole ou une méthode clinique au sens strict. D’autres approches le font, sur le terrain de la narrativité comme la narrative-based medicine. La médecine narrative, elle, se situe en amont de la rencontre clinique. C’est comme quand on va jouer un match de tennis : avant, il est nécessaire de s’entraîner. Il ne suffit pas de savoir taper dans une balle ; il faut aussi développer son endurance, ses capacités cardiaques, tout un ensemble de compétences qui rendent possible le match lui-même. Il en va de même pour les médecins, les soignant·es, le personnel hospitalier : il faut un travail préalable, qui porte sur la connaissance de soi, sur la réflexivité, sur la créativité, de façon à être pleinement présent·e dans la relation de soin. L’enjeu, ça sera donc d’ouvrir des bulles, des espaces, qui prennent des formes différentes, mais reposent tous sur un même plus petit dénominateur commun : la méthodologie de l’atelier. À Bordeaux, par exemple, nous avons un atelier mensuel ouvert à l’ensemble des personnels hospitaliers du CHU2. Il a lieu à la médiathèque du CHU, une fois par mois, en dehors du temps de travail. Mais nous développons aussi des programmes de médecine narrative en lien direct avec certains services, où, cette fois, les ateliers sont intégrés au temps de travail. C’est actuellement le cas dans le pôle de pédiatrie, où nous avons mis en place deux programmes : l’un pour les professionnel·les de santé, l’autre pour les internes de médecine. L’enjeu est double : offrir cet espace-temps protégé, ce temps long, à l’intérieur même de l’institution, sur le temps de travail, et déployer des pratiques qui favorisent, non pas simplement un « bien-être au travail » (notion que je trouve problématique) mais plutôt une santé du·de la professionnel·le au travail. Il s’agit aussi de développer des compétences relationnelles cliniques, pas seulement communicationnelles : on travaille davantage sur le terrain de l’expression que sur celui de la communication. Enfin, il s’agit de travailler une autre forme de connaissance : la connaissance de soi, mais aussi le savoir critique, nourri à la fois par une approche expérientielle et par les supports artistiques.

Fémur : Cette réflexion sur l’espace-temps pose aussi la question de l’inscription institutionnelle : comment dégage-t-on un temps, un espace, pour la pratique de la médecine narrative ? Dans le livre, on voit bien aussi comment les compétences qui s’y développent vont ensuite se diffuser dans le dialogue avec les patient·es, notamment autour du diagnostic.

Isabelle Galichon : Un atelier peut s’adresser à des professionnel·les de la santé sur le terrain hospitalier, mais aussi être proposé dans le cadre de la formation initiale ou continue. Les contextes d’application varient, mais la méthodologie reste la même. Un point important, d’abord : la médecine narrative, telle que nous la pratiquons, s’adresse d’abord aux soignant·es – plus largement aux personnels hospitaliers – et nous ne travaillons pas directement sur des récits de patient·es, sauf lorsqu’il s’agit d’autopathographies publiées. Il faut que ces textes soient passés par le crible de la littérature, dans sa dimension sociale, au sens où ils ont été publiés, reconnus par l’institution littéraire. Ce qui nous intéresse, c’est le travail poétique sur la langue, la mise en récit, la médiation esthétique. Il ne s’agit pas d’exposer les participant·es à des émotions brutes, mais à des émotions déjà élaborées par une forme. La littérature constitue ainsi un premier niveau de protection dans cet espace protégé qu’est l’atelier. Le deuxième niveau, c’est l’espace de l’atelier lui-même. Et lorsqu’on organise un atelier de médecine narrative au musée, on bénéficie même d’un troisième niveau de protection, puisque l’on quitte l’institution hospitalière pour un autre espace : le muséal.

Fémur : Pourriez-vous nous parler de l’exercice du « dossier parallèle » que vous évoquez dans votre ouvrage ?

Isabelle Galichon : Oui, mais c’est encore autre chose. Je peux vous donner un exemple d’atelier de médecine narrative dans le cadre du programme que nous menons avec les internes, et cela permettra justement de faire le lien avec le dossier parallèle. Les étudiant·es, une fois arrivé·es sur le terrain hospitalier, ont un enseignement obligatoire, avec des modalités variables selon les hôpitaux. À Bordeaux, la particularité, c’est qu’il existe une heure obligatoire de médecine narrative dans le cadre de l’internat de pédiatrie. Le dernier atelier que nous avons proposé s’appuyait sur un texte très particulier, au statut narratif singulier : celui de Paul Kalanithi, un interne en médecine qui, au cours de son internat, va développer un cancer foudroyant dont il va décéder. Nous avons travaillé sur un extrait de ce texte. La structure de l’atelier est toujours la même : un premier temps de lecture, s’appuyant sur le close reading ; un deuxième temps d’écriture ; et enfin, un troisième temps d’échange autour des textes produits. Nous rappelons systématiquement que nous travaillons à partir de supports littéraires et artistiques, et que nous nous appuyons sur des savoirs littéraires. L’atelier est mené en binôme : en l’occurrence, avec une pédiatre formée à la médecine narrative. Lorsqu’une question relève plus directement du savoir clinique ou d’une réflexion expérientielle, c’est elle qui prend la main. Le texte sur lequel nous avons travaillé portait sur le moment où Kalanithi prend conscience qu’il n’a pas été disponible pour ses patient·es. À partir de là, nous avons exploré ce qu’on appelle parfois l’empathie, ou plutôt, aujourd’hui, la possibilité de se décentrer et d’approcher la perspective de l’autre, notamment celle des patient·es. C’est un point essentiel, d’autant que les travaux récents en médecine narrative tendent à déplacer la réflexion : là où les premiers textes de Rita Charon mettaient fortement en avant la question de l’empathie, les ouvrages plus récents insistent davantage sur une compréhension de l’altérité. Nous procédons à une première lecture, puis à une deuxième, avant d’entrer dans un travail d’exploration du texte. Nous parlons peu d’« analyse » avec les étudiant·es ; nous parlons plutôt de lecture. Ce qui est intéressant, c’est que, contrairement à une approche littéraire classique où l’on partirait des procédés pour en dégager les effets, ici nous partons des émotions suscitées par le texte, et nous allons rentrer petit à petit dans ce qui permet de produire ces effets. La parole est très libre, chacun·e évoque ce qu’il perçoit, ce qu’il ressent, et cela résonne souvent avec des expériences plus personnelles. Puis vient le deuxième temps : celui du dossier parallèle. Nous invitons alors les étudiant·es à écrire pendant sept minutes une page qui commence par cette formule que nous reprenons au texte de Kalanithi : « Avec le recul, je me demandais pourquoi… » C’est un travail introspectif et rétrospectif, qui les conduit à revenir sur leur pratique pour l’analyser autrement. Je me souviens d’un texte proposé par une interne lors du dernier atelier. Elle évoquait la première fois où elle avait fait une visite avec toute l’équipe soignante. Elle se souvenait de l’exaltation de la rencontre du premier patient, qui prenait forme et vie devant elle, et décrivait comment les étudiant·es disparaissaient derrière un « nous » collectif, jusqu’à devenir presque une métonymie : il n’y avait plus que des bras se posant sur le corps du patient. Sa dernière phrase était : « Nous étions très heureux, mais l’était-il autant que nous ? » Tout l’enjeu du dossier parallèle est là : ouvrir un espace de réflexion sur une situation clinique, en mobilisant une parole en première personne, des émotions, des sensations, et éventuellement des références artistiques ou plus personnelles. Il y a enfin une grande possibilité d’écriture poétique. Je me souviens, par exemple, d’une étudiante en médecine qui avait composé son dossier parallèle sous forme de calligramme, en dessinant un stéthoscope avec l’écriture. Cette liberté de forme nourrit aussi le travail de fond. Il faut évoquer le troisième temps de l’atelier, celui de l’affiliation. Les étudiant·es qui le souhaitent prennent la parole pour lire leur dossier parallèle. C’est alors un travail de lecture collective qui est réengagé puisque chacun·e des participant·es donne à entendre ses perceptions, son interprétation jusqu’à la dimension poétique du texte.

Fémur : Cela pose aussi la question des conditions d’audibilité de certains récits. Deux questions nous viennent alors. D’abord : travaillez-vous à partir de textes de patient·es non publiés ? Ensuite : pourriez-vous donner l’exemple d’un atelier où l’écriture concernerait directement les patient·es, où ce seraient les patient·es qui écriraient, et non les soignant·es ? Car il y a quand même, dans votre livre, tout un enjeu d’intersubjectivité. Or, dans l’exemple que vous donnez, on reste dans un cadre entre soignant·es.

Isabelle Galichon : Je ne travaille pas à partir de témoignages directs de patient·es. En revanche, nous avons créé une collection intitulée Récits & soin aux éditions du Bord de l’eau dans laquelle est paru le Manifeste. Le dernier ouvrage paru dans cette collection, Des mots qui touchent, de Loïc Bourdeau, porte sur les violences gynécologiques et obstétricales. Il mobilise des témoignages recueillis dans son entourage, dans le cadre d’appels à projets ou sur des forums. Il s’appuie sur ces textes à la fois dans son travail de chercheur et dans les ateliers qu’il mène. Cela peut donc être fait ; en revanche, proposer des ateliers de médecine narrative à des patient·es, nous ne le faisons pas. Cela ne signifie pas que cette pratique ne se fait pas ou ne peut pas se faire. Certain·es mobilisent des approches de la narrativité en santé auprès des patient·es. Mais il faut rappeler que, dans le cadre de la discipline telle qu’elle a été pensée, la médecine narrative s’adressait d’abord à la formation des soignant·es. Faire glisser cette méthodologie vers les patient·es serait, d’un point de vue éthique et politique, tout à fait pertinent : si l’on veut que les patient·es puissent se ressaisir de leur parole, mettre eux-mêmes et elles-mêmes leur histoire en récit, il faudrait évidemment leur en offrir la possibilité. J’émets cependant quelques réserves. Il existe un risque de fragilisation : certains textes littéraires peuvent avoir des effets très différents selon les personnes, et parfois faire resurgir des traumatismes. Un texte littéraire n’a pas, en lui-même, une intention thérapeutique. Il faut donc beaucoup de prudence. Je pense que ces ateliers pourraient être développés pour des patient·es ayant déjà élaboré un certain travail réflexif sur leur maladie, notamment dans le cadre de maladies chroniques. On retrouverait alors ce que Michel Foucault appelle les pratiques de soi : la possibilité, pour les patient·es, de se penser à nouveaux frais dans un espace public et politique. Comme le dit Georges Canguilhem, la maladie est un changement d’allure de vie ; les ateliers pourraient accompagner ce changement et permettre de repenser une identité — non pas réparée, mais nouvelle. On pourrait citer ici Hors de moi de Claire Marin. Un tel livre pourrait être pensé comme le résultat d’une pratique de soi. Ses travaux de recherche pourraient nous amener à le penser, mais Claire Marin n’était pas une patiente ordinaire : elle avait déjà élaboré une réflexion sur sa maladie. En tout cas, ce type de dispositif demanderait un cadre très soigneusement pensé.

Fémur : Justement, venons-en à Foucault et à la question de l’écriture de soi. Dans votre livre, vous vous appuyez sur différentes conceptions du récit et de l’écriture de soi. Vous évoquez plusieurs fonctions du récit : il permettrait un retour réflexif sur la pratique soignante, mais serait aussi au cœur de processus de subjectivation. Enfin, vous envisagez aussi le récit comme possible moyen de soigner l’institution elle-même, de la mettre en mouvement, de la mettre en cause. Vous citez d’ailleurs à deux reprises dans l’ouvrage le psychiatre François Tosquelles, l’un des inventeurs de la psychothérapie institutionnelle3. Pourriez-vous revenir sur ces différentes fonctions du récit ? Votre regard à ce sujet a-t-il changé depuis la création de la Chaire ?

Isabelle Galichon : Si je suis arrivée à la médecine narrative, c’est parce que j’avais auparavant travaillé sur Foucault, sur le souci de soi et les pratiques de soi. C’est ce travail préalable qui m’a permis de percevoir, dans la médecine narrative telle qu’elle était proposée, la puissance de ce dispositif. Il ne s’agissait pas seulement d’offrir aux soignant·es du temps pour lire et écrire, mais bien de mettre en œuvre quelque chose qui relève, chez Foucault, des pratiques de soi : un processus de subjectivation, qui ne s’inscrit pas sur le terrain de la psychologie ou de l’art-thérapie, mais plutôt sur un terrain éthique et politique. Je crois qu’on ne peut penser le développement de cette discipline que sur ce terrain-là. L’enjeu n’est pas de rester au niveau individuel ou relationnel, mais bien de monter en généralité, de façon à toucher l’institution, voire la santé publique. C’est ce vers quoi nous allons. Nous avons d’ailleurs répondu à un appel à projets auprès du Défenseur des droits4 pour commencer à penser une santé publique narrative. L’enjeu serait de s’appuyer sur la narrativité pour favoriser une prise de conscience et permettre de lutter contre les violences systémiques et structurelles du système de santé et de ses institutions. On peut le faire par la narrativité — et j’utilise ce terme plutôt que « récit » — si l’on considère la narrativité permet d’associer une dimension cognitive et une dimension émotionnelle. C’est aussi par l’accès aux émotions qu’on peut prendre conscience de certains biais dans les pratiques et se mobiliser pour les transformer soi-même. Il ne s’agit pas d’une injonction à changer, mais de rendre possible une transformation de soi à travers la lecture et l’écriture. Foucault est donc essentiel pour penser les pratiques de soi comme processus de subjectivation éthique et politique. Il est aussi essentiel parce qu’il montre que ces pratiques visent à développer une esthétique de l’existence. On retrouve là encore cette dimension esthétique. Il ne s’agit pas de produire un style de soi, mais de penser son existence comme une matière à travailler. Foucault emploie cette très belle image dans L’Herméneutique du sujet : « il s’agit d’œuvrer sa vie, de travailler son existence comme le potier travaille sa terre ». L’étymologie du mot « poésie », poiesis, renvoie à cela. Et puis oui, Tosquelles et la psychothérapie institutionnelle, évidemment. Oui, trois fois oui. Mais ce sont des références qui ne sont pas familières aux États-Unis ; c’est donc à nous, à l’échelle européenne, d’enrichir la médecine narrative à partir de cette lecture-là. La psychothérapie institutionnelle et la médecine narrative se rejoignent notamment parce qu’elles mobilisent des pratiques artistiques, qu’elles tendent à horizontaliser les rapports, et qu’elles visent, l’une comme l’autre, à prendre soin de l’institution.

Fémur : Si l’on fait une analogie avec la psychothérapie institutionnelle, comment pourrait-on penser l’intégration des patient·es dans la médecine narrative telle qu’elle se pratique aujourd’hui en France ?

Isabelle Galichon : Je pense qu’il y aurait deux places possibles. Au sein même de l’institution hospitalière, à condition d’avoir posé un cadre rigoureux et pensé ces pratiques au bénéfice des patient·es, on pourrait imaginer leur offrir un soutien éthique, un accompagnement dans un processus de transformation. Mais il existe aussi une autre approche, très intéressante, que nous avons déjà expérimentée à quatre reprises dans un contexte muséal : celle des ateliers de médecine narrative associant patient·es, aidant·es et soignant·es. J’ai appelé cela des ateliers de médecine narrative mixtes. Dans ce cas, on n’est plus sur le terrain clinique, mais sur celui de la santé publique, pour penser les questions de démocratie en santé. Nous avons notamment proposé ce type d’ateliers mixtes pour penser un nouvel imaginaire de l’hôpital. Nous sommes allé·es au musée, et nous avons travaillé à partir de différents supports qui permettaient de relancer cet imaginaire : quels sont les écueils de l’hôpital actuel ? quelle utopie hospitalière peut-on encore formuler ? On pourrait aussi s’inspirer de ce qui se fait avec les patient·es partenaires, qui interviennent à la fois dans la formation dans le cadre de l’éducation thérapeutique et dans la recherche pour faire entendre la voix des patient·es. On pourrait avoir ce même jeu avec la médecine narrative.

Fémur : Cela pose la question des conditions de possibilité de la médecine narrative. Celle-ci est-elle toujours bien accueillie dans les structures où l’on cherche à l’implanter ? Comment est-elle reçue par les étudiant·es, et par les professionnel·les ? Il y a le DU5, bien sûr, mais il y a aussi les ateliers obligatoires pour les internes. Comment sentez-vous cette réception ? Et comment votre manifeste, par exemple, a-t-il été accueilli ?

Isabelle Galichon : C’est une vraie question. Nous avons créé cette petite collection (Récits & Soin) en pensant à des ouvrages qu’on puisse glisser dans la poche d’une blouse, mais je ne sais pas vraiment comment ils circulent ni comment ils sont reçus. Du côté des étudiant·es, la réception est complexe. Quand on arrive devant des étudiant·es de première année de médecine, qui viennent de passer une année entière à préparer le concours, et qu’on leur propose des textes littéraires, de la lecture, de l’écriture ; leur première réaction est souvent de penser qu’on s’est trompé de porte. Ce qui me paraît essentiel, c’est donc de les confronter immédiatement à l’expérience. En première année de sciences infirmières ou de masso-kinésithérapie, par exemple, le premier cours n’est pas un cours magistral : cela ne servirait à rien. Lorsque l’on est en première année, ce type de discours reste inaudible. D’abord, parce que les étudiant·es sortent d’une phase de souffrance intense (la première année de concours), il faut le dire, et ensuite parce qu’en France, nous ne sommes pas préparé·es à ce type de formation. Nous sommes dans le pays de René Descartes : ce qui est valorisé, c’est la raison, le savoir théorique. Aux États-Unis, la perspective n’est pas du tout la même ; l’enseignement des humanités en médecine y remonte aux années 1960. C’est pourquoi, à Bordeaux, le premier cours de médecine narrative pour les étudiant·es de première année se tient au musée. L’enjeu est de les déstabiliser, de les projeter immédiatement dans l’expérience de l’atelier. Ensuite seulement, on revient sur ce qui a été vécu : qu’avez-vous éprouvé ? Qu’avez-vous compris ? Pourquoi, selon vous, mobilise-t-on cette approche dans votre formation ? C’est à ce moment-là que quelque chose devient audible. Donc non, la médecine narrative n’est pas spontanément bien accueillie ; elle peut paraître anachronique, hors de propos, comme une perte de temps. C’est le discours majoritaire. Du côté de l’hôpital, c’est encore autre chose : l’institution hospitalière est confrontée à de profondes crises de sens, à l’épuisement, au burn-out. Dans ce contexte, la médecine narrative est plutôt bien accueillie. Les résistances tiennent à une structure de pouvoir très forte de la médecine. Pour avoir travaillé sur la biopolitique avec Foucault, je dirais que la médecine narrative m’a permis d’expérimenter très concrètement cette question. Le modèle du « pouvoir-savoir » de la médecine reste très hiérarchisé, incarné par la figure de l’homme blanc. En pédiatrie, par exemple, à Bordeaux, les professeurs de médecine sont tous des hommes. Il peut y avoir une directrice ou une cheffe de pôle, mais les professeurs restent des hommes. Et lorsque l’on arrive, comme moi, en tant que femme, littéraire — même si j’ai le privilège d’être blanche —, on mesure très concrètement ce que cela signifie.

Fémur : Oui, c’est très intéressant. Vous l’expliquez bien dans le livre : la médecine narrative implique une forme de décentrement, donc aussi une sortie d’une posture d’autorité fondée sur le savoir médical. Cela renvoie très directement à Foucault.

Isabelle Galichon : Il y a une notion qui me paraît fondamentale : celle d’humilité narrative, développée par Sayantani DasGupta. L’enjeu est de prendre conscience de sa propre posture narrative dans le récit, et de considérer les attentes et les besoins du narrataire.

Fémur : Justement, cela prolonge très bien ce que vous disiez. Vous accordez beaucoup d’importance dans votre ouvrage à l’intersubjectivité, dans une perspective assez phénoménologique. On sent que l’un des grands intérêts de la médecine narrative est de favoriser l’écoute, de la part du personnel soignant, à l’égard des patient·es. Mais cette relation de personne à personne, aussi intersubjective soit-elle, est déterminée par des conditions matérielles, historiques, sociales et politiques. Si les soignant·es n’ont pas le temps d’écouter les patient·es, c’est aussi en raison de la gestion néolibérale de l’hôpital : rareté du temps, rareté du personnel. Comment la médecine narrative, tout en se situant à un niveau intersubjectif, intègre-t-elle cette réflexion sur les conditions matérielles qui déterminent la relation interpersonnelle ?

Isabelle Galichon : Je reviens là encore à DasGupta. Dans le collectif Principes et pratique de la médecine narrative, elle propose de penser la pédagogie de la médecine narrative comme une pédagogie radicale, reposant notamment sur deux principes : l’humilité narrative, dont je viens de parler, mais aussi le développement de compétences structurelles. Autrement dit : la nécessité de prendre en compte que la santé est inégalitaire. Et là, on retrouve évidemment aussi des travaux français, comme ceux de Didier Fassin. On ne peut pas penser les patient·es en dehors des déterminants sociaux de la santé. Mais ces compétences structurelles ne concernent pas seulement les patient·es : elles concernent aussi les soignant·es. La question des violences systémiques et structurelles ne les épargne pas. Elle résonne dans leur quotidien. La médecine narrative n’a évidemment pas pour ambition de renverser l’institution qui est nécessaire aux structures de santé. Il s’agirait plutôt d’une révolution douce.

Fémur : Oui, c’était aussi le sens de notre question sur les conditions d’audibilité des récits de patient·es : vous avez dit qu’un texte, pour être mobilisé, doit déjà être passé par tout un processus éditorial. Cela pose donc la question de la voix qu’on rend audible, des biais politiques à l’œuvre dans la sélection de certaines voix plutôt que d’autres. On peut se demander ce qu’il en est d’une confrontation éventuelle à des textes ouvertement polémiques à l’égard de l’institution hospitalière. Une dernière question pour terminer : dans la préface de votre ouvrage, Rita Charon parle, à propos de la médecine narrative, d’une « révolution silencieuse ». Or, ce qui est frappant, c’est que cette pratique apparaît complètement à contre-courant de la logique néolibérale. Êtes-vous, aujourd’hui, plutôt optimiste ou pessimiste quant au déploiement de la médecine narrative ? Ne craignez-vous pas que, même si elle devient populaire, elle soit récupérée par le système néolibéral et transformée en argument de gestion ? En résumé : on vous enlève des lits, mais on vous donne plus de médecine narrative.

Isabelle Galichon : Oui, bien sûr. On peut très bien imaginer qu’on s’appuie sur la médecine narrative pour faire en sorte que les soignant·es doivent être plus efficaces.

Fémur : Exactement : qu’ils·elles seront de meilleur·es soignant·es, qu’ils·elles prennent mieux en compte les patient·es, et que, finalement, le soin sera plus rapide.

Isabelle Galichon : C’est tout à fait possible. On peut mobiliser des arguments allant dans ce sens. Pour ma part, je ne cherche pas l’hégémonie. Si vous avez travaillé sur l’antipsychiatrie et sur Gilles Deleuze, vous savez bien qu’il ne faut pas basculer dans un régime majoritaire. Il faut rester du côté du minoritaire. Et je pense que, s’il y a une chance pour la médecine narrative, elle tient dans sa diversification. Il ne faut pas l’enfermer dans une seule approche centrée sur la littérature. C’est tout l’intérêt du rapport FRAHME : montrer que l’enjeu est de décliner ce travail à partir de méthodologies diverses. Ce qu’il faut réintroduire, au fond, c’est l’art. C’est cela qui travaille.

Fémur : C’est d’ailleurs ce que met en œuvre Rita Charon à Columbia : l’art y est très présent, à la fois comme expérience esthétique et comme pratique créative. C’est sans doute ce qui manque encore en France dans les cursus.

Isabelle Galichon : Oui. S’il y a une solution, ce n’est peut-être pas la médecine narrative en elle-même, mais plutôt le développement de la recherche-création. C’est-à-dire une articulation entre réflexion théorique et pratiques créatives ancrées dans les arts. Cela fait cinq ans, par exemple, que nous travaillons avec des étudiant·es sur la question de l’accueil dans le soin, en s’ouvrant à d’autres pratiques artistiques. Les étudiant·es élaborent alors un véritable processus de création, plutôt qu’une simple restitution théorique et réflexive du séminaire. Et l’on voit bien que quelque chose bouge. En octobre dernier, il y a eu au Collège de France un colloque consacré à l’art et aux sciences. Je crois que c’est à cet endroit-là que les choses peuvent aujourd’hui se penser sereinement. Ensuite, cela se diffuse à partir de méthodologies de pratiques. La médecine narrative est une possibilité parmi d’autres. L’essentiel est de maintenir ce lien, et il sera d’autant plus fort si l’on développe des collaborations avec les espaces culturels. Cette année, par exemple, nous créons une résidence pour un·e artiste plasticien·ne, en collaboration avec les deux musées d’art contemporain de Bordeaux. Ce sera une résidence récurrente, pensée à la fois pour le terrain hospitalier et pour celui de la Chaire, donc aussi pour la formation initiale. L’enjeu est de travailler cette question de l’hôpital sensible, de produire d’autres savoirs.


  1. Howley, L., Gaufberg, E., & King, B. (2020), The fundamental role of the arts and humanities in medical education, Washington.↩︎

  2. Centre Hospitalier Universitaire. En France, les centres hospitaliers universitaires sont des établissements publics de santé ayant passé une convention avec une ou plusieurs universités et qui assurent donc à ce titre une triple mission de soins, d’enseignement et de recherche.↩︎

  3. La psychothérapie institutionnelle est un type de psychothérapie qui se donne pour objectif d’humaniser le fonctionnement des établissements psychiatriques dans l’objectif d’offrir un soin de meilleure qualité aux patient·es, en mettant notamment l’accent sur la relation entre soignant·es et soigné·es dans la prise en charge thérapeutique. Elle repose notamment sur une conception de l’institution psychiatrique comme organisme malade devant tout autant que les patient·es faire l’objet d’un soin constant. En France, le mouvement prend son essor dans le contexte de la Seconde Guerre mondiale à l’hôpital de Saint-Alban-sur-Limagnole sous l’impulsion de Paul Balvet, directeur de l’hôpital entre 1936 et 1943, rejoint par le psychiatre François Tosquelles en 1940. L’équipe médicale y entreprend une réforme de la pratique psychiatrique reposant sur des mesures d’amélioration du quotidien des malades, de mise en place de groupes de parole et de formation du personnel administratif et soignant.↩︎

  4. Il s’agit, en France, d’une autorité administrative indépendante dont l’existence est prévue par la Constitution depuis 2008. Chargée de défendre les droits des citoyens face aux administrations, cette autorité administrative intervient aussi en matière de promotion des droits de l’enfant et de lutte contre les discriminations, tout en garantissant le respect de la déontologie des activités de sécurité.↩︎

  5. Diplôme universitaire ou diplôme d’université. Cette appellation désigne, dans le système universitaire français, un diplôme spécialisé n’appartenant pas au système LMD (Licence Master Doctorat). Ces diplômes permettent à des publics spécifiques, souvent déjà en activité, d’acquérir une formation complémentaire dans un domaine d’expertise particulier.↩︎

Les commentaires sont fermés, mais les rétroliens et signaux de retour sont ouverts.

Articles récents